Nouvelle de concours : Résister

 

Nouvelle écrite dans le cadre d’un concours hommage à Alain Damasio


Résister

Il faut suivre leur Trace. Emmêler nos cœurs à leurs pas. Plier notre inertie sous le poids des humiliations. Je veux que tous ceux qui le peuvent remplissent dès ce soir leurs tripes de haines, leurs yeux de larmes, tordent leurs bouches en grimaces pour terrifier la lune.

–   Suivre la trace… Quitter la ville ? Franchir la porte d’Urle ; crever dans le canyon ?

–   Non, non, pas la Trace visible de devant nos yeux, qui a emporté la Horde au loin. Je parle de la Trace qu’ils ont imprimée ici, derrière nos yeux – le mouvement tatoué dans le gras de l’être.

–   C’est des crachats de stylite. Ça t’emplit le crâne de vide mais çà répond à rien : on fait quoi ?

–   On monte à l’assaut des tours, tous ensembles, ce soir. On prend tout le monde : les vieux primo-racleurs qui ont tellement reçus d’ordres dans leur vie qu’ils ont oublié comment exister par eux-mêmes – au point de ne se sentir le droit de vivre qu’en temps qu’êtres utiles, bon à employer. Les jeunes rageux qui rêvent de briser les coquilles de verre des cocons fleuris où les courtisans pensent à eux en termes de ressources. Les femmes et les gamines qui grandissent avec comme modèle celui de la honte de soi, du dégoût d’être nées, avec comme seul choix celui d’être obligées de tout. Leur apprendre à dire « non ». Apprendre aux bicornes que leur tapis de nuage flotte grâce à un tourbillon de hurlements qui crie : « plus jamais ». On va escalader ces promontoires ataviques, branlants et débiles, et on ne redescendra qu’avec l’Exarque. On lui mettra la gueule dans la fange du Fleuvent, on le forcera à regarder en face le mortier de son piédestal. On va l’amener ici, à la Carapace, pour l’empêcher d’ignorer. Il va nous voir et il va nous entendre, et, finalement, comprendre.

–   Capturer l’Exarque ? T’es complètement azimuté !

Drofey eut un mouvement de panique. Il venait de crier sa surprise un peu trop fort et s’empressa de jeter un regard apeuré vers la porte donnant sur la salle commune de la Carapace. Quand il fut certain que personne n’était sur le point de surgir, il tourna à nouveau son regard vers son ami. Virgil n’allait pas bien. Ce n’était pas la première fois qu’il proférait de telles bravades… Mais il s’était passé quelque chose. Depuis que le neuvième Golgoth s’était échappé avec sa Horde vers la porte d’Urle, Virgil avait sombré. Il était resté silencieux durant les trois premiers jours. Il n’avait pas prononcé un mot. Pas même quand les gardes étaient descendus dans les galeries avec leurs hallebardes affutées, qu’ils avaient rassemblé tout le monde pour découper en morceaux les trente-deux pauvres diables accusés d’avoir aidé la Horde à sortir. Ni quand ils avaient forcé les gens à amener les gosses avec eux. Même les petites de Sveta qui furent obligées de regarder leur mère se faire découper. Même là, Virgil n’avait pas dit un mot. Il avait regardé comme tout le monde, le visage complètement vide. Et puis hier… Il y avait eu le discours de l’Exarque.

« Oyez !

Alticcio s’éveille aujourd’hui de la terreur. Notre ville fière, magnifique, travailleuse et digne s’éveille du cauchemar de violence dans laquelle elle s’était abîmée. La trente-quatrième Horde a bafoué notre hospitalité et notre honneur de la pire façon qui soit, en ridiculisant nos édits et en refusant de se soumettre à la sentence qu’ils avaient fait le serment de respecter. Ils ont fui vers leur funeste dessein en laissant derrière eux une trace sanglante. Mais, mes chers citoyens, aujourd’hui… Aujourd’hui le sang cesse de couler. Avec la mort des derniers traîtres nous retrouvons la paix. Oui, nous avons été forcés de nous montrer sévères et c’est une tragédie. Nous avons été contraints de payer le prix de la stabilité. C’est malheureusement le seul moyen pour une société solide de rester saine. Retournez à vos affectations vers un travail honnête et nous pourrons bien vite guérir de nos tourments.

Merci. »

A la seconde où les crieurs avaient reposé leurs amplivoxes, Virgil avait recommencé à parler. Il n’articulait même pas, nouait les sons en cordelettes d’émotion pure qu’il lançait à tout le monde. Il semblait chercher à tisser une toile de parole entre lui et ceux qui croisaient sa route, il avait eu besoin de se sentir lié aux gens, profondément, sentir que les racleurs du bas du monde ne formaient qu’un seul mouvement, uni dans la tourmente. Mais Virgil n’avait pas trouvé de lien, seulement de la peur dans des yeux épuisés et inquiets qui s’étaient éloignés de lui. Alors il avait recommencé à articuler. A parler de révolte. Jusqu’à ce soir, en pleine Carapace. Et l’auberge souterraine des racleurs avait beau être  enfouie loin sous le Fleuvent, Drofey était inquiet. Il suffisait qu’un mouchard ait les oreilles qui traînent pour que les hallebardes recommencent à tomber.

–   Virgil ferme-là ! T’as idée de ce qui — oh non… Tu les as fait venir ?

Dans la galerie isolée jouxtant l’auberge venait d’arriver un quator de gueules cassées. Trois hommes et une femme qui dans leur trentaine en paraissaient soixante. Ils saluèrent le duo d’un signe de tête avant de les rejoindre à leur table de pierre. Drofey avait la bouche sèche et un grand besoin de déglutir. A sa table, épuisé et blessé, le chef de la Hanse en personne, son bras droit et ses deux adjoints. Ils dévisageaient l’expression fanatique de Virgil avec un mélange de curiosité et de tristesse. Le jeune homme, les traits crispés de tension exaltée, semblait ne se retenir de parler qu’à grand peine. Et au moment où le silence devint insoutenable, il leur raconta tout. La rage, l’unité, l’action.

–   Vous êtes la Hanse, le seul espoir restant aux racleurs, la seule flamme sur laquelle ils n’ont pas encore craché depuis le haut des tours. Si vous parlez, tout le monde vous écoutera ! Si vous montez reprendre notre humanité, alors nous monterons tous avec vous !

–   Gamin… Tu comprends pas. On peut pas charger frontal. La plus haute des tours doit faire cent-cinquante mètres. Grimper jusqu’aux passerelles volantes oblige à franchir au moins dix postes de gardes armés d’arbalètes. Et si par miracle on arrivait en vue du palais héliotrope, on ferait la rencontre des flammes des charbonniers. Avec la Horde, on a pu lever le poing au moins. C’est la meilleure chose qu’on ait faite ces dernières années. Maintenant faut lécher ses plaies, une fois remis on remontera au créneau, mais là… Couche-toi et oublie ça. Ta mort prouvera rien à personne.

Virgil était jeune, mais pas suffisamment pour penser que protester aurait servi à quelque chose. Il était aussi assez malin pour comprendre qu’il y avait un pont infranchissable entre les résignés et les insoumis. Il avait rêvé d’une vague de soulèvement sauvage et magnifique… Mais tant pis si ça n’était le soulèvement que d’un seul homme. Il se leva, raide. Il salua de la tête les hauts représentants de la Hanse et Drofey, et sortit avant qu’ils ne puissent le retenir. Il marcha sans y penser, espérant réussir à se perdre dans les galeries loin de la Carapace. Il avait mal à la nuque. Il repensait aux trente-deux racleurs « pourvoyeurs de terreur » qui avaient senti sur leur nuque tomber la loi de l’Exarque. Tant pis si ça n’était le soulèvement que d’un seul homme. Il se mit à courir en longues foulées haletantes jusqu’à ce qu’il se fige, reconnaissant l’endroit. C’était ici qu’il avait vu arriver le Golgoth en personne, le soir de leur arrivée précipitée après le défi au palais de la Neuvième Forme. Il décida de remonter la piste. Lorsqu’il ouvrit la trappe vers l’extérieur, une rafale s’engouffra dans le tunnel, l’air nocturne était glacial et la violence des bourrasques laissait présager une crue imminente du Fleuvent. Serrant les dents, il empoigna le premier barreau de l’échelle de corde, et commença son ascension. Tant pis si ça n’était le soulèvement que d’un seul homme.

Il escalada précipitamment les premiers mètres de cordages jusqu’à atteindre une terrasse colimaçon. Après vingt minutes de cordes, de marches, d’élévateurs et d’escalade furtive, la roche prit une teinte chaleureuse et les bâtiments accrochés en grappes aux flancs de la tour devinrent de plus en plus décorés. Les volets de bois laissèrent la place à des panneaux de verre. Il approchait des premières habitations luxueuses, un univers où les nobles les moins fortunés compensaient leur faible prestige par des sculptures vulgaires, des peintures criardes et des blasons ostentatoires. Virgil espérait que son manteau de nuit suffirait à le soustraire aux regards, surtout ceux des patrouilles de gardes.

Un mètre après l’autre, le racleur invisible continua à s’élever. Les flèches de pierre au-dessus de lui étaient reliées par d’innombrables ponts, pontons et passerelles, mais lorsqu’il put enfin apercevoir le ciel, qu’il vit flotter les premiers ballairs, qu’il entendit le cliquetis obsédant des premières éolienne, il aperçut également se dessiner au loin la forme du palais de l’Exarque.

Après deux heures interminables dans le froid, Virgil recommença à réfléchir. Il s’était accroupi derrière une cahute branlante ficelée à flanc de tour, derrière la terrasse d’un négociant en vins. En vins ! Il n’en avait jamais bu. Ils en parlaient beaucoup à la Carapace ; qui de comparer la fois où quelques têtes brulées avaient récupéré une caisse entière sur un vélivélo échoué dans les grilles de filtrage du fleuve, qui de se vanter d’avoir servi à la cour d’un chanoine de l’Hordre et d’avoir pu terminer quelques bouteilles… Virgil n’en avait même jamais vu. Il réfléchissait juste à cette couleur singulière dont ils vantaient la subtile beauté. Il n’arrivait pas à imaginer le « soleil d’automne embrasant les falaises de feldspath », son esprit s’obstinait à lui renvoyer l’image d’un ruisselet de sang – coulant de sa nuque tranchée. Qu’allait-t-il lui arriver ? Même si il parvenait à mettre la main sur l’Exarque… Même ainsi il lui serait impossible de revenir après. Il ne savait pas encore à quoi se réfèrerait cet après, mais qu’il réussisse ou qu’il échoue, il comprit brutalement que cette nuit était la dernière. Il aurait au moins été au bout de quelque chose. Il préférait mourir en tombant de cette tour que passer sa vie à l’accuser d’en bas.

La main sur son épaule le fit bondir, mais la terreur lui coupa aussitôt l’envie de hurler. Il venait de se retourner face à un visage creusé, aux yeux profondément cernés. Un petit cigare finissait de se consumer à la commissure des – une dague ! L’homme avait une dague. Appuyée sur sa gorge. C’était un garde.

–   Gamin, ça fait bien dix minutes que je te regarde gamberger. Je sais pas dans quelles pensées t’es perdu, mais tu m’as même pas vu approcher.

–   Non pas comme ça ! J’ai quelque chose à montrer – quelque chose à faire, vous… Laissez-moi partir, soyez digne !

–   Racleur, hein ?

–   Oui.

–   T’as l’air sacrément agité alors je vais pas te dire que tu devrais pas être là, parce que tu le sais. Mais est-ce que tu sais ce qu’on va te faire si on te choppe ?

–   Oui.

–   Non tu sais pas. Tu crois que tu vas te retrouver en bastille ou pendu. Mais l’Exarque a choppé la haine mon petit. Il se contente plus de gentiment pendre les gens, faut que t’y penses. Tu fais quoi planqué sur la terrasse d’étain ?

–   Je… cherche une solution. A tout – à tout ça.

–   C’est bien ça gamin. Faut que quelqu’un le fasse.

Le garde s’était accroupi face à Virgil, l’acculant au mur. Il ne baissait pas la lame pointée sur sa gorge et continuait à fumer son petit cigare nauséabond. Son regard pensif fixé sur le visage de Virgil s’éclairait à chaque bouffée. Il ne resta bientôt plus que des cendres au bout de la brindille de tabac. Le garde cracha dans la ruelle, et baissa la dague.

–   Tu vas te casser. Vous me brisez les couilles les racleurs, sous prétexte que l’orgueil est tout ce qu’il vous reste, vous imaginez avoir le monopole des envies de changement. Eh bah t’as un sacré cul parce que non, y a pas que vous. Alors je vais te laisser te barrer. Je vais même mentionner le vélivélo de Rurik laissé là, derrière la fontaine, sans surveillance. Mais si je retombe sur toi et que je suis pas tout seul, je ferais surtout en sorte que ce soit rapide pour que t’aies pas à souffrir après. Pigé le moineau ?

Virgil ne répondit rien. Il se leva dès que le garde lui laissa le passage libre et courut vers la fontaine, éberlué. Ses émotions s’entrechoquaient ; il aurait dû se sentir libre, chanceux et béni. Au contraire, il était rongé par un sentiment de catastrophe et devait mobiliser son énergie pour faire taire une intuition lancinante qui lui susurrait d’arrêter cette folie imbécile. Il enfourcha le vélo à hélices et commença à pédaler frénétiquement dans la nuit profonde.

Les immenses hélices fréoles qui portaient l’assise et les pédales faisaient flotter à l’horizontale une bâche de tissu cirée et – a vrai dire il n’avait aucune idée de la manière dont ça pouvait voler. Il en avait si souvent vu sillonner le ciel que ça lui était apparu comme naturel. Banal. Mais ça n’avait rien de banal, c’était merveilleux. Il évoluait sous la lune au milieu des passerelles, des gonflets, des lanternes, des lucilets. Il avait une vue incroyable sur la forêt de tours branlantes qui émergeait de la brume. Il voyait des fenêtres illuminées des dizaines de mètres plus bas, avant que le brouillard ne les avale. Il surprenait des rires, des conversations portées par le vent. Le vent l’embrassait, l’enveloppait. Le vent qui n’était plus ce molosse violent contre lequel il luttait au quotidien, mais un bon génie qui le libérait du sol. Le vent avait une expression qu’il ne lui connaissait pas. Une bienveillance. Il voyait la ville par les yeux des tourangeaux, pour la première fois, et c’était sublime. Il baignait dans l’apesanteur d’un rêve. Et le palais héliotrope de l’Exarque avec ses sommets hérissés de beffrois de verre colorés se rapprochait un peu plus, à chaque nouveau coup de pédale.

Il n’avait rien maîtrisé à l’arrivée. Il ne s’était finalement posé que parce qu’il sentait l’épuisement avoir raison de lui. Le lieu était somptueux. A mi-chemin entre une place et un balcon, le promontoire de quartz allait à la rencontre du vide sans que Virgil ne puisse imaginer quelle structure pouvait supporter l’avancée d’une telle masse. Le jeune racleur était stupéfait par la complexité tordue des bâtisses, sans parler de leurs tailles. Des étendards et des blasons immenses venaient rehausser la majesté de l’architecture et Virgil se sentit plus que jamais microscopique. Mais Il était très bien placé. Le palais était si proche… Presque à portée de main. Il détailla avidement son environnement. Il y avait évidemment des patrouilles armées ici. Mais moins que ce qu’il s’était imaginé. Les soldats n’avaient par contre rien à voir avec les gardes fatigués et avachis qu’il avait coutume de croiser. Il voyait défiler des rangs de piques tenues par des mains fières. Il devinait sous l’éclat lunaire des regards durs, exaltés. Des têtes où la foi avait cautérisé le doute. Malgré tout, une voie d’accès potentielle commença à se dessiner. Il se glissa hors de sa cachette en progressant un millimètre après l’autre. La nuit rosissait légèrement. Combien de temps restait-il avant le jour ?

Il y était presque. Il avait rampé et couru, accroupi, au ras du sol, malgré la souffrance insupportable dans ses jambes et son dos. Il retenait sa respiration avide autant qu’il pouvait sans s’évanouir et la brulure de ses poumons s’ajoutait à la constellation des protestations de son corps. Le palais s’élevait en face de lui, à quelques dizaines de mètres, au-delà d’un gouffre traversé par un pont de cordes d’acier et de plaques d’obsidienne. Le palais et ses extensions délirantes l’écrasait de sa démesure. Des rondes de soldats empruntaient la passerelle à intervalles réguliers, toutes les trois minutes si l’estimation de Virgil était juste. Mais il avait du mal à réfléchir. Il agît finalement sur une impulsion. Une patrouille passa devant lui dans un bruit d’armures et il se glissa derrière elle, toujours accroupi, suppliant ses jambes de tenir encore un peu. Arrivé au ponton, il accrocha une main sur le rebord, et bascula dans le vide.

La vue plus que la douleur faillit aussitôt le faire lâcher. Il n’avait pas encore vraiment regardé en bas. Il s’était permis des regards obliques, distants, sur le vélivélo, mais c’était la première fois qu’il confrontait sa vision directement avec le gouffre sous ses pieds. L’abîme était vertigineux. Sans fond. La perspective rejoignait les tours en un faisceau de flèches plongeant à l’infini dans une obscurité clémente qui l’empêchait de se faire une idée réelle sur l’inimaginable profondeur. Il parvint dans une crispation à accrocher l’autre main sous le ponton, les doigts étroitement mêlés aux cordes de soutènement, et se retrouva pendu là. Il s’était imaginé évoluer sous ce pont comme un acrobate. Comme un héros furtif. Mais il n’y avait rien d’héroïque à souffrir à ce point. Chaque pas de chaque garde au-dessus de sa tête était un choc de maillet pour ses bras. Ivre d’épuisement, Virgil détacha une main. En se balançant au mépris des craquements dans son poignet, il la projeta un peu avant, et réussit à se raccrocher. L’autre main. Un mètre. Puis deux. Il commença à délirer. Le vent mordant n’était plus un ami, mais le Héraut de son malheur. Il lui susurrait des horreurs. Le vent lui racontait qu’il était absurde qu’il s’élève contre ses supérieurs naturels. Si les racleurs étaient en bas et les nobles en haut, c’est que la nature l’avait voulu ainsi. Chercher à se battre était puéril. Contre-productif. Pour que la ville avance il fallait qu’il y ait une place pour chacun. Et que chacun reste à sa place. C’était le seul moyen rationnel de penser l’organisation des êtres humains, forcément. Sinon quelqu’un aurait déjà changé cela, n’est-ce pas ? Pleurant de souffrance, Virgil répondit à cette rhétorique pestilentielle de la seule façon possible, et cracha dans le vide – le vide… Non. Il n’y avait plus de vide sous ses pieds. Et ses bras douloureux n’étaient plus emmêlés aux cordelettes mordantes. Comment était-il remonté ? Ses souvenirs étaient flous, mais le chèvrefeuille dans lequel il avait roulé était bien réel. Il ne restait au plus qu’une demi-heure de nuit. Il fallait qu’il continue. Il avait atteint le palais, il y était presque. Une clochette cristalline marqua l’heure. Aucun groupe de soldats en vue. Virgil se précipita, collé à la surface de pierre lisse, cherchant des yeux une ouverture. Stupéfaction. Une providence divine avait accroché une seule lumière à l’immense façade sur laquelle il s’appuyait. Et cette lumière émanait d’une fenêtre ouverte le long de laquelle courait une liane de chèvrefeuille.

Il atteignit la fenêtre, les mains en sang. Sa vue était constellée de tâches clignotantes. Il luttait contre des vertiges nauséeux. Il venait de passer par la fenêtre d’un cabinet d’écriture, s’il en croyait les étagères remplies de rouleaux de parchemins et le pupitre de marbre sur lequel on avait entamé un travail d’enluminure. La pièce était vide de vie. La présence de la bougie solitaire sur le rebord de la fenêtre mettait Virgil mal à l’aise, mais une autre l’idée l’obsédait : il était dans le palais Héliotrope. Parti du fond du trou, il était désormais au plus haut point d’Alticcio, dans le palais de l’Exarque, comme il se l’était promis. Le tout en une seule nuit. Virgil repensa au regard résigné du chef de la Hanse ou à la révérence superstitieuse de ce simplet de Drofey, à tous ces gens, à tous ses proches qui acceptaient de marcher le dos cassé alors qu’il suffisait – simplement – de résister au désespoir. Et faire quelque chose plutôt que rien.

Il sortit de la pièce à pas de velours. Le palais était silencieux comme une tombe. Chaque pas claquait comme une gifle. Un immense escalier de pierre de lune descendait vers la nef principale de la bâtisse. A intervalles réguliers, un chandelier était fiché au mur et des paliers de lumière se peignaient sur les larges marches. Virgil marqua un arrêt à la vue de la nef malgré sa peur qu’un serviteur le surprenne. Les dimensions étaient démesurées à l’absurde, avec une voute culminant à… Combien ? Trente mètres ? Cette voute de pierre blanche était soutenue par de nombreuses colonnes de verre enroulées sur elles-mêmes. L’effet était si réussi que Virgil comprit aussitôt qu’elles représentaient non pas la forme, mais l’esprit des différents vents. La salle était remplie de décorations somptueuses, de mobilier magnifique placé avec goût, de blasons et de devises de l’Hordre. Mais personne. Le jeune racleur ne put résister et s’avança au milieu des statues de saphir et des tables d’ébène. Au fond de la nef, un vrombissement. Quelque chose bougeait. En s’approchant, il discerna un gros baquet de bois, long comme un homme, qui jurait parfaitement avec la débauche de luxe. Au sein du récipient vermoulu, une masse noire s’enroulait sur elle-même, une boue affamée qui se dévorait et se vomissait dans le même mouvement impossible et lascif. Virgil était révulsé par le spectacle incompréhensible et commença à reculer au moment où une forme blanche apparut, s’extrayant lentement de la masse dans le bac. Une forme humaine, en habits pourpres. De dos. Et même de dos, les habits rehaussés de blasons ne laissaient aucun doute sur l’identité de l’homme. L’Exarque en personne.

Virgil se mit à trembler violement. Il se sentait prit dans la glace. L’Exarque allait se retourner, d’une seconde à l’autre – cette seconde précise mettrait fin à ses jours et condamnerait tous les gens qu’il avait jamais aimé à une éternité de soumission misérable. Sans quitter l’archi-noble des yeux, il agrippa une dague de rubis présentée sur un piédestal, et, de toutes ses dernières forces, la jeta dans le dos de l’Exarque.

La dague… La dague passa au travers. Au moment où le métal percutait la robe pourpre, précisément entre les deux omoplates, le corps de l’Exarque eut comme un bref scintillement et l’arme continua son chemin de l’autre côté, terminant sa course assassine dans un tableau immense couvert d’un aplat bleu.

Le régent se retourna, un sourire glacé déformant son visage taillé à la serpe, et ficha ses yeux dans ceux du racleur terrifié :

–   J’ai cru que vous n’arriveriez jamais. J’ai hésité à vous stopper dès le premier étage pour vous renvoyer dans la fosse d’aisance à laquelle vous appartenez, mais votre petite escapade héroïque m’a beaucoup fait rire. Vous veniez me tuer n’est-ce pas ?

–   Vous ne méritez rien d’autre ! Vous n’êtes qu’un parasite, vous vous nourrissez des autres pour oublier votre néant, la mort serait miséricorde pour vous !

L’Exarque sortit un stylet dissimulé dans les plis de son vêtement, toujours souriant, et l’appuya d’un coup sec sur son cœur. La lame passa au travers, et tomba au sol dans un tintement cristallin.

–   C’est que, voyez-vous, on ne peut pas me tuer. Je suis le père qui gronde, le maître qui punit, je suis une idée installée dans la tête des habitants de cette ville. On ne peut pas tuer une idée.

–   Vous êtes un chrone !

–   Oh non. Mais ça, dit-il en désignant le contenu du baquet de bois, c’en est un. Et maintenant, c’est la fin.

Virgil fit volte-face et voulu s’élancer vers l’escalier, mais la gigantesque salle n’était plus vide de monde désormais. Des acrobates tombaient par groupes de dix des arcs-boutants et le racleur fut saisi par des mains d’acier avant d’avoir fait un pas. L’Exarque s’approcha de lui en riant à gorge déployée. Virgil se débâtit tant qu’il put, mais il ne put empêcher le monarque dément d’approcher son visage de lui, puis de plonger sa face livide à l’intérieur même de sa tête. La sensation était atroce, tout son corps se rebella contre l’intrusion et bientôt il n’eut plus conscience de rien d’autre que la douleur, si ce n’est le rire tonitruant de l’Exarque dans ses pensées.

La solitude du dahlia

Toujours un atelier d »Ipagination :

C’était bon de se retrouver !
Ce déménagement avait servi de prétexte pour réunir la fine équipe, comme autrefois. Le cœur rempli d’une joie nostalgique, j’allais chercher de nouvelles bougies à la cuisine. Appuyée contre la porte, dans le noir, je les écoutais quelques minutes débattre de la vie secrète des personnages de dessins animés. Un sanglot me surpris ; c’était tellement comme avant ! Je regrettais plus que tout la fin de cette période. Elle s’était enfuie avec ma jeunesse. Au fur et à mesure qu’ils se mariaient tous et que je restais seule, la meilleure époque de ma vie s’était éteinte, comme ma capacité à espérer. Même ma colocataire était partie fonder une famille et j’avais dû prendre ce petit appartement bizarre.
J’achevais de fouiller dans le carton baptisé « trucs 19 », et revint avec de nouvelles chandelles sous les applaudissements de mes amis. Très vite, une chaleur orangée vint colorer nos mines déjà bien réjouies et la deuxième bouteille de vin rouge fut achevée dans les rires, tout comme la soirée.

J’entamais les travaux très tôt le lendemain. Je n’avais vraiment pas envie de chercher le sommeil en écoutant discourir le silence, alors autant que je m’occupe. L’odieux papier peint jaune en fleurs de lys était si vieux qu’il se cassait au décollage, répandant une poussière à l’odeur étrange dans le petit débarras, et, bien sur, pas de fenêtre ! Le projecteur en promotion déjà peu vaillant devait lutter pour transpercer cette brume de vielle colle ; c’était infernal, et personne à qui se plaindre… Tant pis, pas question de craquer, j’y retournai de plus belle, la rage au cœur, arrachant de gros morceaux cassants qui pleuvaient sur le parquet. Et puis… clic. Un clic, très clair, chaque fois que je m’appuyais sur le mur étroit. Pas le genre de bruit que fait le vieux plâtre d’habitude. Mes mains sales explorèrent soigneusement la cloison à la recherche d’une explication, qui vint sous la forme d’une porte. La forme d’une porte, mais pas de poignée. Je compris cependant assez vite que seul le papier peint restant l’empêchait de s’ouvrir, et, une fois dégagé, une pression sur le coin bas gauche suffit pour ouvrir le panneau.

« Il y a quelqu’un ? »
J’entrais timidement, terrorisée à l’idée de débarquer sans prévenir dans la salle de bain de mes voisins. Aucun de ceux que j’avais aperçu ne me donnaient envie de les surprendre sous la douche. La poussière de colle fut lavée par mes larmes et je restais interdite ; ce n » était pas une douche, mais un jardin ! Un jardin de fleurs. Chaotique, à l’anglaise, des feux d’artifices de vert qui explosaient en bouquets pourpres, le tout cloisonné dans un carré de peut-être trois mètres maximum. Était-ce une ancienne cage d’ascenseur ? Le soleil dégringolait depuis une trouée à cinq ou six mètres au-dessus et semblait filtrer aussi du haut de la cloison à ma gauche. En regardant bien, je réalisais qu’elle était à moitié écroulée et que seule une affiche publicitaire collée à l’extérieur cachait le délabrement… Quel immeuble merdique ! En m’approchant des dahlias éclatants, je discernai une petite chaise de cantine métallique à moitié enfouie sous les tiges. Sacrée invitation. Je m’assis au milieu des pétales, et restai à écouter. Un vieux monsieur au troisième marchait en boitant. Une dame parlait gentiment à ses poissons. Une télévision grésillait à bas volume. C’était calme. J’étais bien.

J’avais fini par me remettre aux travaux, mais le jardin ne me sortait pas de la tête. Cette alcôve était si… Je ne sais pas vraiment. Je m’y sentais libre.
J’enchaînai machinalement une tâche après l’autre, sans cesser de penser au jardin, jusqu’au soir où je n’y tins plus ; je me précipitai en bas, traversai mon cagibi et m’empressai d’ouvrir la porte cachée. L’éclairage de rue traversant le panneau publicitaire teintait les fleurs de bleu cyan, remplaçant la féerie de la journée par un onirisme encore plus captivant.
Voilà. Enfin. J’étais bien, à nouveau. Et je me mis à écouter. Un couple âgé se parle sans s’entendre. Une mère angoissée demande à son fils ce qu’il a fait la nuit dernière, mais il ne répond pas. La dame de cet après midi parle toujours à ses poissons, elle leur raconte sa journée mais ça ne prend pas longtemps. La télévision ahane son refrain, toujours à bas volume.
Au bout d’une heure, je ne me sentis plus aussi bien : même à plusieurs dans une pièce, ces gens sont aussi seuls que moi.

Je finis par avoir l’impression que nous partagions tous un rêve commun. Chaque jour je me promettais de ne pas y retourner, mais j’y revenais pour écouter. Il m’arrivait de me relever la nuit pour m’asseoir sur la chaise glacée dans l’espoir qu’il se passe quelque chose, mais je ne surprenais aucune entorse à la routine. Et cette télévision qui ne s’arrêtait jamais ! Je prenais conscience du côté malsain de cette situation, mais je voulais prendre ce quotidien en défaut : il fallait que quelque chose arrive ! Mon déménagement devait me pousser vers une vie nouvelle et je savais que ça ne m’aidait pas, mais je refusais de croire qu’ils étaient aussi malheureux que moi : il fallait que j’écoute assez longtemps pour surprendre leur bonheur. Si je comprenais ce qui les aidait à tenir, je pourrais faire pareil !
J’étais dépendante du jardin. Aussitôt arrivée chez moi le soir, je me précipitai dans les dahlias. Même quand il pleuvait ou qu’il faisait si froid que ma peau collait à la chaise. J’attendais quelque chose. J’avais besoin d’aide, car la routine de mes voisins, finalement, ne variait jamais.

C’était une fin de journée magnifique. Pour une fois il n’avait pas plu et le ciel magenta donnait des reflets chauds à la chaise froide. Je m’assis.  Je commençais à prendre une grande inspiration mais elle fut coupée net. Un clic. J’étais sûre d’avoir entendu un clic provenant du mur en face de ma porte ! Une porte semblable à la mienne, qui commençait à s’ouvrir ! Une femme aux longs cheveux bruns en sortit doucement, le regard incrédule, avant de me voir assise au milieu des fleurs. Elle me fit un immense sourire, que je lui rendis aussitôt.
Quelque chose arrivait enfin.

Le mur de brouillard

J’ai reçu ma première critique de professionnel.

Depuis que j’écris sérieusement, je l’anticipe. Je me disais : « un jour, quelqu’un dont c’est le métier va se pencher sur mon travail ». Et je bombais intérieurement le torse en m’assurant que, si si, je réussirai à la trouver constructive, cette critique, qu’elle soit bonne ou mauvaise. Je me répétais quand il m’arrivait d’y penser que « les bonnes critiques donnent l’énergie pour avancer, les mauvaises la matière ».

Un ami d’amie travaille dans l’édition, elle lui a fait lire l’échantillon de mon travail représenté par ce blog.

Il n’a pas été cassant, encore moins malveillant. Il a prit le temps de lire toute ces tentatives débutantes et en a fait une critique détaillée. M’a assuré que ce n’était de toute façon pas son style, pas son univers… Que sa déception s’expliquait par l’attente d’une véritable science-fiction plutôt qu’un ensemble de récits moulés dans la culture Geek. J’ai fait les cents pas dans la pièce en rationalisant après avoir lu ses commentaires, m’accrochant à mes bonnes résolutions « c’est constructif, constructif, je suis sur que ça va m’aider, sur, bien sur, pourquoi pas ? »

C’était il y a quoi… Deux, trois semaines ?
Depuis écrire est devenu une torture.

C’était la grosse erreur de débutant, une idée parasite invisible et bien stupide qui s’était glissée dans ma tête ; j’ai cru que ma confiance en moi viendrait du jugement d’autrui. Eh oui ça marche pas. Je sais. Je l’aurais dit gentiment à quelqu’un d’autre : si tu vis du jugement, tu ne seras jamais libre, jamais satisfait ni épanoui dans ton travail.
Cultivez le plaisir, pas l’opinion !

Malgré mes bonnes paroles, j’attendais cette première critique « autorisée » comme une validation, le feu vert pour continuer, la marque sacrée de la légitimité.
Mais ce n’est pas là qu’est le cadeau que me fais ce professionnel. Il m’oblige à trouver en moi la légitimité d’écrire, chercher un plan B pour asseoir ma position intérieure dans ce travail, plutôt qu’attendre qu’on me la donne.

Il était vraiment à chier ce plan A.

Ouvert pendant les travaux

Depuis un bon moment maintenant, je bosse sur un roman.
C’est la troisième fois que je dis une chose pareille, mais la sensation est différente à chaque fois : mon conseil ? Ne cessez pas d’essayer.
C’est la troisième fois et je le sens bien.

Voici un extrait du travail en cours qui ne fera probablement pas partie du travail final, mais cette étude d’ambiance est un jalon sur lequel je m’appuie pas mal :


Fin de la partie.
Il alluma une cigarette. Le foyer vint porter main forte à la lueur de l’écran dans une tentative désespérée d’éclairer la pièce. Le compte à rebours du nouveau round s’enclencha, marquant son pouls. Il s’ancra dans l’attente, massant ses poignets crispés. Il sélectionna sa classe, écrasa sa cigarette à peine fumée, et se plongea dans le jeu. Le temps sembla ralentir. Son esprit s’articula autours des mouvements de ses coéquipiers, de la mesure de ses objectifs, de l’évolution du score, de sa barre de points de vie, de son compteur de munitions. Il n’était plus dans cette petite pièce humide et sale, il était dans ces villes, dans ces collines virtuelles, le temps était suspendu. Il agissait sans penser. Les actions s’articulaient dans la grande vérité fluide du jeu. Et dans le réel du jeu, il était le meilleur. Clic. Un mort. Un tir parfait à l’autre bout de la carte. Clic, clic, clic. Des grenades explosent en cascade et en haut à droite de l’écran s’inscrit un nom, comme scandé par la foule d’une arène. Son nom. Chaque tir réussit, chaque point capturé fait apparaître son nom dans la section des scores. Le jeu shoot son ego à grands renforts de congratulations visuelles, intellectuelles, sensuelles. Tant qu’il oublie qu’il existe en dehors de l’écran, il existe vraiment. L’endroit de son imaginaire nourrit d’images du jeu est son endroit préféré. Le monde dans sa tête est là où il veut habiter. Le clavier, la souris, forment un chemin de ses doigts à son âme, la boucle de son initiation au bonheur est infinie… Ou presque.

Ses yeux finissent par le brûler, il baille à s’en décrocher la mâchoire ; le défi ce soir n’est simplement pas à la hauteur. Par automatisme, il s’adosse à sa chaise et le charme se rompt. Il ne peut plus ignorer l’humidité de cette pièce partageant les ténèbres avec la luminescence d’aquarium de l’écran. Il fixe par masochisme les caractères verts de sa pendule numérique sans pouvoir détacher le regard de l’heure : trois heures du matin. Dans quatre heures, son réveil lui frappera l’âme à coup de trilles stridentes. Il a mal au ventre, il ne sait plus s’il a mangé ce soir. Écrasant sa cigarette dans le couvercle métallique débordant de mégots, il marche sur le carrelage collant pour faire un saut aux toilettes, avant le saut sous la couette. Au moins, ce soir, il est trop fatigué pour penser à elle.

Fifties Cyberpunk

L’excellent Saint Epondyle a eut la bonne idée d’organiser un concours de textes courts (fifty = 50 mots) autours du Cyberpunk, juste là : Concours Fifty Cyberpunk.

J’ai participé, mais avant de trouver le texte que je souhaitais envoyer j’en ai écrit quelques-uns, que je vous livre ici.
En fait, ça s’est pas passé tout à fait comme ça.
J’ai eut connaissance du concours. J’ai pondu en trois minutes un texte de cinquante mots qui m’a bien plu ; j’ai essayé pendant dix jours d’en écrire d’autres qui me plairaient davantage… En vain.

Donc le texte que j’ai envoyé était le premier, et les autres… Les voilà !


Mes yeux métalliques contemplent des constellations électriques. Toutes ces lumières… Et personne ne les remarque plus. Ma main se resserre sur le manche de mon sabre nanofilament, j’entends les vérins de mon épaule chuinter. Je peux tuer en un mouvement… mais il n’y a personne avec qui parler des lumières.


L’holocube me l’a affirmé : je suis quelqu’un de meilleur. Je suis plus rapide, plus performant, plus productif. Je savoure l’efficacité glacée de chaque mouvement optimisé à la perfection. J’ai les connaissances théoriques d’une ville entière. Mais quand je regarde au fond de moi… Je ne trouve qu’une immense tristesse.


Il ne voit pas ma colère, uniquement son reflet dans mes yeux métalliques ; les implants de mon visage ont effacé toute trace d’émotion. La lame nanofilament s’abat. Lui aussi. Du sang goutte sur son costume italien. Karasugichi Innovations me récompensera généreusement, mais abattre un corpo, c’est déjà une récompense.


L’humidité, la chaleur et la lumière. Voici tout mon univers. Au pied des tours de métal, tout se compose de ces trois éléments. C’est beau. La condensation sur mes mains métalliques qui me rappelle les hologrammes des forêts tropicales. La chaleur des nouilles japonaises. La lumière des néons. La mort.


Plus vite ! À contresens dans les rues bondées, ma moto fonce jusqu’à ce que les néons publicitaires ne soient plus que traits verticaux. Je hurle à la face des immenses buildings corporatistes. Je hurle de me sentir enfin un peu en vie. Et je ris quand le mur arrive.


La greffe du nouvel implant est un succès. Je frissonne d’éprouver la tension des câbles dans mes nerfs. Que vais-je pouvoir remplacer maintenant ? Mes yeux ? Je veux plus de performance. Plus de vitesse ! Le prochain implant, me rendra peut-être heureux.
J’ai hâte de m’oublier tout à fait.


La lumière des néons publicitaires irise mes yeux métalliques de reflets rosés. Du haut du building, j’entends chaque conversation, cent mètres plus bas. Les voix sont inquiètes, apeurées… On parle d’une nouvelle terreur qui massacre des interfacés. On l’appelle l’Ombre dans la Matrice.
C’est un nom qui me va bien.


L’intelligence virtuelle Athena m’expulse du sommeil avec une goutte d’adrénaline. Il est six heures, mon conapt vibre du passage du train céleste devant ma fenêtre, la pluie fait grésiller les néons qui me servent de lampe de chevet. Athena active le programme d’hygiène, lance le café.
C’est ma seule amie.


Je n’arrête pas de trembler. Pas à cause de l’humidité pénétrante, ni des sirènes qui me vrillent le crâne ; mon derme renforcé et mon casque de moto m’en protègent. Si les pilules n’arrivent plus à juguler mon adrénaline, c’est à cause du cadavre de corpo, là, à mes pieds.


Les holos flashs se diffusent dans tous les casques du monde en injonctions stroboscopiques. Ici il est midi, l’heure des informations. Les mots translucides et les idées toxiques s’implémentent dans mon esprit sans que je puisse y échapper. Si j’éteins c’est la détention, mais j’ai une solution.
Presser la détente.

Numenéra 3

Suite de la nouvelle sur les aventures de mes joueurs à Numenéra.

Une lumière dans le Lointain

L’empressement avec lequel les cinq voyageurs furent prêts à partir en aurait choqué plus d’un. N’avaient-ils pas d’amis à regretter ? De familles à consoler ? À l’aurore d’un périple offrant si peu de chances de retour, on aurait pu s’attendre à des deuils et des larmes… Fi ! C’est avec la froideur distante de l’expérience et la calme application de la certitude qu’ils préparèrent leurs harnois. L’absence d’attaches n’était pas le signe d’une faiblesse émotionnelle ; la scie du temps avait simplement trop éprouvé le bois dont ils étaient faits.

Un matin glacé d’Octobre, ils prirent la route à pied, direction passe tremblante. Charmonde était bâtie à l’ombre de la chaîne de montagne et le chemin vers la Lisière était déjà tracé par la rivière Jerribost. La région était exceptionnellement calme et le temps plutôt clément pour la saison, aussi ne leur fallut-il pas plus de quatre jours pour parcourir les cents cinquante miles jusqu’à la passe. Ils ne croisèrent pas de malandrins et les pluies timides ne les confrontèrent ni aux crues ni aux tourbières. Au matin du cinquième jour, c’est sous les pins qu’ils gravirent les premiers mètres, le ciel obstrué d’immenses pics de pierre noire et coupante. La lumière leur fit de plus en plus défaut comme ils progressaient dans la trouée, la pente était douce mais l’air se faisait rare et Enihone commençait à regarder les pins de travers. Leur régularité et leur démesure le titillait et insinuait dans ses nerfs la sensation désagréable d’une inquiétante étrangeté. Il demanda :

« Au fait, pourquoi tremblante ?
– Zig, zag, zig dans la montagne, comme le fil du chat, proposa Danyèle.
– Non, la coupa sèchement Hector. C’est la passe tremblante parce que les voyageurs en émergent tout tremblants. C’est dû à l’absence d’air. Parfois, on dit que le sous bois est si suffocant qu’il faut faire demi-tour pour revenir un autre jour. J’espère qu’on atteindra Legrash avant. »

Enihone continua de lancer des regards soupçonneux aux troncs indifférents. Son instinct lui hurlait qu’ils avaient quelque chose à voir avec la raréfaction de l’air.

Le périple sous les arbres dura encore trois jours. Ils ne croisèrent personne, mais ce sentier de montagne était visiblement fréquenté à défaut d’être entretenu. Des fragments d’essieu, un feu de camp encore visible, des roches polies par des décennies de pieds voyageurs… Et, finalement, après plusieurs jours d’un silence assommant, des éclats de voix humaines. Seul Hector avait entendu parler de Legrash. Les autres membres de la coterie furent donc surpris de le voir mettre une main sur la garde de son glaive et l’autre sur son bagage. Ils ne discernaient rien au-delà du tournant du sentier. Planté au bord du chemin, comme seul accueil, un panneau de bois fissuré et couvert de mousse sur lequel une main maladroite avait peint « Lay-graus ».

Une minuscule vallée s’ouvrit sous leurs yeux. Le chemin y plongeait, ceinturant un vaste assemblage disparate de cahutes branlantes et sales. La pureté d’un petit lac au fond de la dépression soulignait la décrépitude de tout le reste, habitants compris. Seul un gros trappeur rougeaud et boutonneux semblait faire attention à eux, les dévisageant la main droite fermée sur un tranchait suspendu au-dessus d’une peau tannée. Raül, qui espérait un accueil chaleureux et une auberge proposant des bains, commençait à déchanter sérieusement. Hector s’efforça de les égayer :

« Au moins nous n’aurons pas la tentation de rester trop longtemps ici !

– On peut partir tout de suite ? proposa Danyèle.

– Ou faire un détour ? enchérit Enihone.

– C’est quoi le problème ? trancha Rûk.

– De toute façon il devrait être facile de trouver Sertor. Dans une ville de ce genre, les miliciens viennent rapidement poser des questions aux étrangers. Sur les richesses qu’ils possèdent par exemple. »

Et en effet, avant qu’ils n’aient parcouru cinquante mètres, un petit homme en broigne de cuir vint à eux, la main sur un glaive court qui avait dû faire toutes les guerres. Il avait le regard plissé du rongeur malicieux et la bouche pincée du mauvais plaisantin. Rûk retrouvait un peu d’Hector dans cette défiance paillarde, ils semblaient tous les deux partager un secret sale et drôle ; presque une fratrie. Hector s’avança devant le soldat et mis sa main droite sur le cœur.

« Salut ô Sertor Agrilius le Preste !

– Salut Hector Egrilius Wallace ! Laisse-moi deviner, t’es parti en cueillette et tu t’es perdu dans la montagne ?

– Ouais. Je suis tombé sur un Magr tellement laid que je me suis tout de suite souvenu de toi.

– Je crois que t’es tombé sur un miroir.

– Non, vu la ressemblance ça devait être ta mère. »

L’échange dura longtemps. Si longtemps que le reste du groupe s’assit en pleine ruelle, se régalant du parfum de cours de récréation des injures enfantines. Le répertoire de quolibets sembla finalement s’épuiser et les deux soldats partirent d’un grand éclat de rire. Ils se serrèrent les poignets et commencèrent à s’éloigner bras dessus, bras dessous. Les autres les suivirent, dubitatifs, et se retrouvèrent attablés autour d’une pitance prometteuse inattendue dans un tel endroit. Ils entamèrent donc des perdrix croquantes sur une table qui sentait l’urine, sur un sol jonché de vieux os moisis. Sertor les avait attiré ici au prétexte « qu’il n’y avait pas meilleure table dans tout Legrash » et il les régalait de toutes les petites anecdotes sordides qu’il avait collectionné sur le lieu. Il fallait un esprit tordu pour apprécier une ville pareille ; celui de Sertor avait tout de la queue de cochon. Et en parlant de lui, il les questionnait, eux. Habitués à la rouerie, ils étaient cependant admiratif de la subtilité avec laquelle l’ancien légionnaire cherchait à leur tirer les verres du nez. Hector finit s’agacer de ces manipulations. Il choisit la transparence. Il se mit à décrire leur périple et leurs ambitions sans ne rien cacher des enjeux en place. En débit du bon sens, il faisait visiblement confiance au petit soldat et, étonnamment, celui-ci finit par lui donner raison :

« Alors comme ça vous montez votre propre ordre d’explorateurs, en scission de la papauté d’Ambre ?

– En résumé c’est çà.

– Je vais vous dire franchement, je n’ai rien contre l’Ordre de la Vérité. En ce qui me concerne ils ont toujours été plus que corrects. Mais je pense qu’à une table de jeu il faut plusieurs joueurs. Alors je vais vous aider. Figurez-vous que j’ai peut-être ici -il se tapota la tempe- ce qu’il faut à votre croisade pour s’ouvrir en beauté… »

Pendus à ses lèvres, ils se penchèrent bien bas sur les reliefs de repas, attendant qu’il ait savouré son effet de manche jusqu’à la lie. Il termina sa phrase dans un souffle :

« …je connais l’emplacement d’un artefact. »

Les lauriers de la colère

Le retour à la nature pourtant particulièrement sauvage de la région les plongea dans une satisfaction luxueuse. Ils n’étaient restés que deux jours à Legrash, le temps d’acheter des vivres et de prendre un repos léger. Cela avait suffi pour qu’ils se fassent voler par un faux mendiant, pour qu’une meute de malchiens descende des montagnes et pour qu’Enihone soit persuadé d’avoir attrapé une maladie mortelle en dormant dans les couches miteuses pleines de puces de la halte d’hôtes. Après ça, la nature, dans toute sa brutalité impartiale, leur semblait plus belle et accueillante que jamais. Et leur cœur était léger : un artefact ! Pour une première quête, c’était un trésor incroyable.

On trouvait parfois des vestiges des civilisations passées. C’était généralement d’étranges dispositifs, qui produisaient de petits miracles avant de s’éteindre à jamais dans un grésillement douloureux. Ils pouvaient créer des bulles d’invisibilité, des zones abolissant la gravité, des ponts télépathiques… Mais aussi des effets sinistres. Propager la folie, la maladie, la mort. Tous les Numenéras, c’est-à-dire tous les vestiges des huit civilisations disparues, étaient rares et précieux. Mais les artefacts… Les artefacts étaient des reliques qui avaient résisté au temps. Il arrivait qu’un artefact s’épuise, mais ils pouvaient durer des années. Un artefact capable de générer des rayons mortels pendant des années, c’était un trésor capable de changer la carte d’un royaume à lui seul. Et si Sertor avait dit vrai, la grotte qui s’ouvrait face aux croisés contenait un tel trésor.

Le seuil rocheux était sis dans une butte de pierre couverte de mousse et de plantes grimpantes. La forêt au cœur de laquelle ils avaient dû s’enfoncer était humide et sombre et comprendre comment Sertor avait pu avoir vent de cet endroit défiait leur imagination. Ses indications étaient néanmoins claires et la grotte était bien là, à deux coudées du ruisselet sous l’arbre mort à l’écorce curieusement dorée. Le groupe s’était réuni près de l’entrée, aux aguets. La végétation était piétinée et arrachée et Raül avait affirmé entendre des grognements. Danyèle détacha prudemment un tube tarabiscoté de sa ceinture et le jeta doucement dans la grotte. Elle sortit ensuite une demie-sphère rugueuse de sa bourse et poussa simultanément deux interrupteurs. L’appareil dans sa main vibra. Une image grésillante de l’intérieur de la grotte se matérialisa au-dessus de la demie-sphère et tous les croisés purent clairement voir sept points rouges flotter dans l’air. Raül indiqua d’un signe de tête que l’emplacement des points rouges correspondait aux grognements. Soudain, le Numenéra se mit à trembler de plus en plus fort avant de s’éteindre dans un souffle rehaussé d’un juron de Danyèle. La vision flottante de la grotte disparut et les explorateurs se dévisagèrent, se préparant à l’hallali. Rûk chargea sans prévenir, hurlant, sa masse d’os levée bien haut. Il disparut dans la grotte qui tonna aussitôt du fracas d’un affrontement rythmé de grondements bestiaux. Raül, Danyèle et Enihone se postèrent en embuscade et Hector fonça aider Rûk. Le massif forestier bouta hors de la grotte et chût, trois énormes bêtes accrochées par la gueule à ses bras et à son cou. Elles ressemblaient à des gros chiens, la peau rouge et luisante avec de grandes queues dentelées. Peste : des Chirogs ! hurla Enihone. Les créatures étaient connues pour s’attaquer aux Numenéras qu’elles détruisaient systématiquement ; leur présence confirmait la proximité d’un objet précieux et avait de quoi inquiéter, car les Chirogs pouvaient avoir déjà mis cet objet en pièce.

Le vireton d’arbalète de Raül percuta la bête la plus proche droit au chef et sa mâchoire se disloqua dans une gerbe de sang et de salive. Hector moulina du glaive et abattit deux créatures en trois mouvements d’une technicité parfaite, sans rien perdre de son calme ni de sa superbe. Danyèle lança son sisk avec une telle adresse qu’un Chirog fut estrillé par le disque de métal avant d’avoir pu l’atteindre. Enihone essayait d’aider Rûk, mais les assaillants bestiaux affolés par la mort de tant des leurs serraient les mâchoires avec l’énergie du désespoir, et Rûk se débattait en vain. Au seuil de l’inconscience, il réussit à plaquer sa main sur un renfoncement de sa ceinture, et une boue épaisse le recouvrit entièrement. La boue se durcit en une couverture dure comme chêne. Rûk et les Chirogs étaient prisonniers, statufiés. Les autres croisés se rassemblèrent autour d’eux, discourant sur l’issue à donner à son calvaire, et Rûk commençait à étouffer. L’urgence interdisait la tactique ; les croisés attaquèrent donc la coque à pic et à taille, au risque de blesser leur camarade. Le bloc se fendit. Ils achevèrent rapidement les Chirogs agonisants et s’empressèrent de panser les plaies les plus graves de leur ami blessé. L’affrontement avait prélevé son dû en sang et en fatigue mais l’excitation de la bataille faisait bouillir leurs corps ; ils ne prirent que l’instant d’un souffle avant de fouiller avidement la grotte chèrement conquise.

Elle était ancienne et échappait visiblement au règne naturel. Parfaitement ronde, éclairée d’une lumière ambiante chaude et douce. En son centre la statue d’un homme immense, portant deux paires de bras musculeux. La statue semblait de pierre, mais était lisse comme le métal. L’être sculpté avait le visage déformé par la rage, le regard si dur que l’albâtre du matériau n’adoucissait ni sa colère ni sa détermination. Son crane était ceint d’une couronne de lauriers, finement sculptée d’un métal doré. En regardant de plus près, ils réalisèrent que la couronne n’appartenait pas à la sculpture. Elle flottait mystérieusement à quelques centimètres des cheveux de pierre, dorée et magnifique, poétesse pourvoyeuse de cette lumière feutrée et riche, colorant les lieux d’une teinte de fin d’après midi printanière sous des saules languissants. Enihone et Hector, les deux spécialistes en Numenéras, décrochèrent le céleste ornement. Dès qu’elle fut décrochée, la tresse de lauriers d’or cessa d’émettre sa lumière et la grotte s’éteignit comme morte. Prudemment, à petits gestes mesurés, ils sortirent leur butin à l’extérieur pour pouvoir étudier sa nature à la lueur du jour. Ils posèrent la couronne sur un tapis de feuilles et Rûk partit avec Danyèle et Raül chercher du bois pour affronter la nuit qui s’annonçait. Enihone parcouru lentement des doigts le métal lisse, il murmura pour lui-même un mantra de concentration, cherchant le moindre relief de rune. Hector avait sorti une volumineuse collection de parchemins reliée de son bagage et comparait des chartes enluminées à leur trouvaille. Les deux maîtres se concertèrent et discutèrent longuement la période, les matériaux, l’usage de la couronne… Puis se turent et se dévisagèrent finalement, impressionnés. La parure de lauriers était plus de cent fois plus vieille qu’eux, et son état frôlait la perfection. Il ne s’agissait pas d’un cypher, ces reliques fragiles qu’on rencontrait régulièrement et qui cessaient de fonctionner au bout d’une seule activation ; ce qu’ils avaient entre les mains était un véritable artefact. Plus encore, une arme. La couronne avait le pouvoir d’infecter les cœurs et de distiller une terreur capable d’ébranler les plus braves. Il était facile d’imaginer le chef de guerre qui avait porté cette arme chevaucher au devant de son armée, hurlant des imprécations aux groupes de soldats fuyants à sa vue.

Les autres revinrent avec des branches et des bûches et, après une brève discussion, il fut décidé qu’Hector hériterait de ce premier butin. Le fait qu’il ait été à l’origine de leur voyage, de leur découverte, lui octroyait ce privilège. La négociation s’acheva en soupirant de concert avec le jour agonisant. L’excitation était retombée et la douleur et la fatigue prélevaient une dîme terrible. Ils avaient atteint le Lointain et en très peu de temps exhumé leur premier trésor : c’était une magnifique entrée en matière mais, blessés au milieu des arbres, ils peinaient à s’imaginer en bonne posture. Il leur fallait trouver un hameau, vite. Danyèle prit la parole :

« Je me souviens d’une légende. Le corbeau racontait qu’en bordure du Lointain, il y avait une cité merveilleuse du nom de No-Shi-Nin. On y faisait des rêves magnifiques qui guérissaient l’âme et le cœur. Il faut aller par là, rêver des songes purifiés du sang et des cris. Ce soir la lune va nous faire l’œil tout rond, si nous marchons le long du ru nous arriverons là-bas au petit matin.

– Peux pas, dit Rûk. Ai quelque chose à faire.

– Cette nuit ? Blessé au milieu de nulle part ?

– Oui. Désolé, mais je peux pas expliquer. Je dois y aller, dormez ici. Au matin je reviens et on part. »

Le groupe des archéo-croisés se dévisagea, surpris par les déclarations de Rûk. Seul Hector semblait serein. Rûk se leva et disparu dans les ténèbres sous les hautes fougères. Raül se leva pour le suivre mais Hector le retint doucement, la main sur l’épaule. Il lui fit signe de se rasseoir. « Ne vous en faites pas, je connais Rûk depuis longtemps : c’est un grand bonhomme qui sait ce qu’il fait. Mangeons et reposons-nous un peu on l’a bien gagné ! ».

La nuit fut agitée. Le groupe ne voyait pas Rûk revenir et les ténèbres de la vallée résonnaient de brames et de cris bestiaux impossibles à identifier. Au petit matin pourtant, Rûk revint, chiffonné, hirsute et hagard, mais en parfaite santé. Ils levèrent le camp dans une atmosphère irréelle et prirent la route de No Shi Nin.

 

Tours de rêve, tours de rêve, tours de rêve

Une petite matinée de marche soutenue le long du ruisselet permit d’atteindre la combe où se nichait No Shi Nin. Au sortir des arbres, le paysage devint lande d’où émergea un pic montagneux solitaire. Dans le lointain le ruisselet se transformait en torrent dévalant le mont et, à flanc de pente, bâtie en prolongement d’un pont immense enfourchant les deux rives d’une cascade, les croisés aperçurent des collections de tours effilées perçant la brume écumeuse enfantée par le fracas des flots. La vue se réjouissait de la distance qui se réduisait, car à la beauté et à l’audace de ces tours immenses crevant l’azur s’ajoutait le délice de couleurs chatoyantes magnifiée par l’atmosphère humide. La cité comme un impossible arc-en-ciel faisait de l’onde un canevas glorifiant sa démesure ; il était facile de l’imaginer pourvoyeuse de songes merveilleux, appartenant déjà elle-même plus au rêve qu’au réel.

Le groupe d’explorateurs chemina sur la petite route pavée qui grimpait vers la cité sans entendre ni voir d’activité humaine, mais leur blessures et leur bagage leur pesaient déjà moins. Ils accéléraient le pas sans s’en rendre compte, humant l’air riche des promesses d’un repos salvateur.

Numenéra 2

La suite de la nouvelle, comme si vous y étiez !


 

Hector se leva. Les salua. Toussota.

« Le Duc nous a rejeté, énonça-t-il platement en laissant glisser le choc de la déclaration. Ils nous a raillé, traité comme truandaille. Et tout cela… Pour ne pas froisser l’Ordre de la Vérité.
– Le Pape d’Ambre fait pression sur le Duc ? demanda Enihone.
– Pas directement. Je pense que son influence et ses largesses tiennent plus au cœur du Duc que ses humeurs. Le résultat est le même : l’Archeo-Croisade est condamnée à l’hostilité dans tout le Bastion. Nous pourrions avoir une chance à Draolis, mais est-ce là les alliés que nous voulons ?
– Des plumes de canari pour le grand tigre, murmura Danyèle.
– On est condamné à la dissolution alors ? s’inquièta Raül ?
– Non. Il y a un univers entier qui nous attend… Derrière la lisière noire. »

Hector appuya ses paroles en projetant une dague experte derrière les croisillons gravés qui scarifiaient la moitié inférieure de la table d’une profonde cicatrice noire.

« Nous pouvons traverser par la passe de Cerdyn, juste là. Si nous partons avant l’hiver, la route devrait être sûre. Je connais un ancien légionnaire en place dans la citadelle, il nous laissera traverser vers le Lointain. Si on lui glisse un shin ou deux, il oubliera même qu’il nous a vus passer.
– Je suis partant, annonça Enihone. Mais je connais le Lointain, c’est sauvage et désolé. Il n’y a pas de grandes cités comme ici, les landes cruelles ont vite fait de vous dévorer. Vous êtes déjà sortis du Bastion ?
– Non, martela Rûk, mais j’ai jamais eut peur d’un peu de sauvagerie. J’ai pas l’intention de commencer aujourd’hui. »

Danyèle et Raül n’échangèrent qu’un bref regard avant de signifier leur acquiescement et il en fut décidé ainsi. L’avenir de la croisade était au Lointain, derrière la longue montagne noire qui marquait la frontière de leur univers. Ils se quittèrent non plus en vagabonds, mais en pèlerins, avec quelques conseils matériels et une date : dans sept jours. Le début de l’odyssée.

Numenéra

Numenéra !
Ce jeu de rôle est génial.
Il mélange le bon vieux médiéval fantastique avec la SF décomplexée des années soixante-dix, le tout saupoudré d’un système de jeu fluide et intelligent. J’ai donc commencé à travailler sur une nouvelle inspirée des aventures de mes joueurs, et voilà le tout début de ce travail.

Les malventures du Laurier

Le parchemin crissait comme un grillon épileptique ; la plume d’Hector n’en finissait pas de noircir les pages de pleins et déliés aux reflets sepia. Il écrivait en se noyant, ses souvenirs l’assaillaient comme une pluie sauvage et le ruisselet de sa mémoire gonflait en un ras de marée d’émotions incontrôlables.
C’était une vieille habitude : pour échapper à la colère, à l’anxiété et parfois aussi… Au regret, Hector écrivait. Cela faisait si longtemps qu’il avait finalement permis à certains de ses récits d’êtres lus. Des membres de la loge de l’Archeo-Croisade les avaient trouvé à leurs goûts et le bouche à oreille avait fait son office : le Pape d’Ambre lui-même avait évoqué le nom d’Hector devant la reine Armalu.
La veille, Hector avait reçu la visite d’un des messagers royaux. D’un rouleau de forci-verre gravé s’était déplié un vélin enluminé aux armes de la reine. Au centre, une phrase. Juste une phrase, isolée dans sa simplicité : Hector Egrilius Wallace, régalez-moi de vos aventures.

Chapitre 1
Un Rêve de rouille

 

Soufflé Ducal

Au commencement… Au commencement était la colère.
La cour les avait appelés pillards ! Eux ! Plus qu’une offense, bien plus qu’une insulte : un blasphème. Le Duc de Charmonde avait accueilli leur requête en hommes et matériel avec rires et quolibets, et sa cour s’était empressée de reprendre à son compte le mépris du Duc.
Pourtant, l’exposé commençait plutôt bien, tout espoir était permis ; la cour écoutait Hector leur présenter le manifeste de l’Archéo-Croisade avec attention. Les ambitions d’explorations audacieuses semblaient séduire, les tournures épiques valorisant la témérité des croisés faisaient rougir les joues et bondir les cœurs et les perspectives de trésors inaccessibles accrochaient l’avidité du Duc. Mais… Petit à petit, l’auditoire avait manifesté de l’agitation jusqu’à ce qu’à ce que la question tombe comme le tranchoir du bourreau :
« Votre coterie est bien partie liée avec l’Ordre de la Vérité, n’est-ce pas ? »
Hector avait vu les faces se froncer et les yeux se baisser. Il lui avait fallu expliquer leur besoin d’indépendance… Et l’absence de sacré de leur démarche. La cour avait aussitôt vu la croisade comme une rivale dangereuse de l’Ordre de la Vérité, et le Duc ne pouvait se permettre le risque de compromettre cette alliance. Il craignit d’y perdre les richesses et le pouvoir que cet ordre puissant et quasi religieux lui offrait, alors il fit ce que font tous les êtres mesquins en position de faiblesse : il rit.
Hector sorti humilié du palais. Il engagea des messagers pour réunir immédiatement les membres de la coterie présents à Charmonde. Les messagers se répandirent au triple galop et, devinant la gravité de la situation, tous les membres répondirent présent. Le premier Synode de l’Archeo-Croisade allait avoir lieu.

La table monde

Nous étions en 915 et les principes de l’Archeo-Croisade n’étaient encore que propositions balbutiantes. Il s’agissait tout au plus d’une réunion informelle d’individus hors du commun qui partageaient une curiosité, une soif d’aventure et, oui, peut être, une certaine avidité pour les trésors des civilisations perdues. Cette bande de chasseurs de Numenéra avait pressenti qu’en mettant leurs ressources en commun leurs expéditions -et leurs chances de survie- en serait facilitées. Ils avaient compris que se soustraire à l’autorité des prêtres d’Aeon, c’était choisir la liberté absolue car l’Ordre de la Vérité était omniprésent et tout puissant au Bastion, et rien d’envergure ne s’entreprenait sans leur accord.
L’exposition du manifeste au Duc avait pour but d’officialiser l’existence du groupe en une guilde formelle… Mais ce fut son rejet brutal qui enflamma le désir d’exister de l’Archeo-Croisade et acheva de souder ses membres.
Tous ceux de Charmonde vinrent au synode.
Hector l’érudit fut bien sur le premier sur les lieux. Il était accompagné de son compagnon de toujours, Rük le rude. Ils formaient à eux deux la paire de glaive la plus contrastée qu’on pouvait imaginer. Rük était aussi sauvage qu’Hector était réfléchi. Hector était un légionnaire aguerri qui avait servi dans la guerre contre Draolis. Discipliné et savant, il utilisait son esprit comme son bras : pour frapper avec précision et vigueur. Rük était un forestier sauvage et renfermé. Son passé était une tombe qu’il gardait avec la férocité générale qui le caractérisait, et seul Hector semblait avoir une idée des souffrances passées du solide gaillard. Son regard avait la particularité d’être si dur et perçant que peu pouvaient se vanter de le soutenir longtemps. Rük n’était vraiment à l’aise qu’au milieu de la nature sauvage et on le surprenait à scruter nerveusement le ciel dès qu’il sortait de son cadre de prédilection.
Le deuxième duo à rejoindre le synode furent les étranges jacks Raül et Danyèle. Ils vinrent sans bruits, déposés par la brise, enregistrant chaque détail de chaque personne, de chaque objet, de chaque ombre. Les mouvements de Danyèle n’émettaient pas le moindre son. Ni ses pas, ni ses gestes ni son souffle ne bruissaient sans qu’elle le décide. Elle abordait le monde avec une détermination telle qu’on la sentait partout chez elle, et en même temps… Ailleurs. On l’aurait dit perpétuellement distante, concentrée sur des pensées lointaines qu’elle murmurait parfois pour elle-même. Il était étonnant de lui trouver un ami, et pourtant Raül le vif partageait souvent ses ennuis. Ce drôle sec et nerveux accrochait un sourire à ses lèvres avec la même facilité qu’un vireton à son arbalète. On le disait prompt à rire, mais aussi prompt à tuer. Des rumeurs évoquaient un passé d’assassin pour l’Empire Pytharon… Rumeurs surprenantes aux vu de l’attitude pacifiste de Raül. En apparence en tout cas.
Un grésillement dans l’air et une sensation électrique annoncèrent l’arrivée du dernier membre. Enihone, le mystique. À Charmonde, on le surnommait Eau qui dort. Bien d’autres surnoms plus étranges le suivaient depuis le royaume côtier de Ghan. Il n’avait cessé de voyager vers ses propres buts secrets, évoluant dans une aura de puissance perpétuelle ; on disait sa volonté plus forte que la matière. On disait qu’il pouvait éteindre le soleil pour peu qu’il le veuille. Enihone seul connaissait la vérité sur lui-même. Mais sorti des superstitions, son pouvoir restait indiscutable.

Infinity – La mélodie du jardinier

J’ai fais plusieurs tentatives pour placer mes Japonais du jeu de figurines Infinity au centre d »un histoire.
Voici le début que me plaît le plus :

La famille comme une hydre

Les cahots violents du camion militaire n »étaient pas à l »origine de sa nervosité. Ce qui concentrait toute son inquiétude, c »était la silhouette en face d »elle. Elle était encapuchonnée, cachée sous une lourde cape de cuir brun. Seules ses mains dépassaient, recouvertes du maillage fascinant du camouflage optique. Le dispositif, inactif pour le moment, était d »une complexité technologique difficile à imaginer derrière le treillis grisâtre. Les mains s »appuyaient nonchalamment sur un sabre dans son fourreau, à la manière d »une canne.

Kimiko n »était pas habituée à côtoyer grand monde en dehors des soldats du clan Karasuguchi. L »inquiétant spécialiste en faisait aussi partie, théoriquement. Mais il était rare de le voir. On ne l »imaginait pas autrement que solitaire ; invisible et silencieux, marchant vers le condamné. La capuche se s »entrouvrit et Kimiko devina la surface lisse du masque de mort. L »être sans visage s »adressa à elle :
« Je me souviens du soir où votre mère est revenue de l »hôpital en vous tenant dans ses bras. Vous découvriez le monde avec de grands yeux soucieux, et vous avez toujours le même regard. Je m »occupais des orchidées à l »époque. Votre mère adorait ces fleurs. Elle est partie trop jeune, mes condoléances.
– Merci Jardinier… Je suis honorée. J »ignorais que nous nous connaissions.
– Je connais chacun d »entre vous. »

Il termina ses mots en se tournant brièvement vers les trois autres passagers du fourgon. Sa posture corporelle dévoilait l »affection ou la tension suivant les personnes, ne faisant aucun secret de ses émotions. Cette tension était visiblement partagée par le sous-lieutenant Mura Kintarô, dont les mâchoires étaient si crispées qu »on avait l »impression d »entendre ses dents grincer par-dessus le bruit du camion.

Kimiko était déchirée : elle mourrait d »envie d »en savoir plus sur sa mère qu »elle avait si peu connue mais n »osait pas poser une question directe, encore plus devant les autres soldats. Interroger l »Oniwaban sans y avoir été invitée serait une grave impolitesse, d »autant plus dans un moment si peu approprié. Elle se contenta de le dévorer du regard dans l »espoir qu »il poursuive, mais tout bascula brutalement. Un choc à briser les os propulsa le camion sur le flanc et éparpilla toute l »unité dans l »habitacle. L »espace se remplit presque immédiatement d »une fumée noire et grasse aux relents d »acide et c »est en toussant et en crachant que Kimiko Katsuko commença à s »acharner à coups de botte sur la porte. Bloquée ! Elle sortit son fusil combiné, hésitant à utiliser une arme dont les projectiles allaient certainement ricocher vers l »intérieur, quand une main ferme la poussa doucement sur le côté. L »Oniwaban, une lame courte en main, fit une attaque rapide sur la serrure qui sauta aussitôt en libérant le battant. L »unité se précipita à l »extérieur pour évaluer la situation.

Bô Lin, le chauffeur chinois, gisait mort dans sa cabine. Tué sur le coup. Jirô poussa une exclamation d »horreur en pointant la route du doigt : la jeep de tête était en flamme, la moitié gauche disloquée. La jeep du lieutenant. Les rescapés Karasuguchi restèrent figé d »horreur devant le spectacle et la jeep bondit dans une explosion d »essence pour rendre la vision encore plus insupportable. Ils se regardèrent sans y croire. Seul l »Oniwaban semblait conserver son calme éternel. Il s’assit sur une roche noire, son masque de métal reflétant les flammes au loin. Il sortit une petite flûte d »os de sa poche et commença à jouer une mélodie solennelle et poignante.

Le sous-lieutenant Kintarô se précipita soudain en criant vers l »épave de la jeep. Une vague de flamme le força à reculer mais tous purent voir la carrosserie torturée se déplier de l »intérieur, une main gantée de fer repoussant les esclandres brûlants comme on chasse les mouches. Le lieutenant dans son armure intacte se redressait lentement, enveloppé des flammes qu »il ignorait avec dédain. Il fit le chemin vers l »unité d »un pas lent et ferme, sans prêter attention aux explosions du véhicule qu »il abandonnait. Droit et fier, il s’arrêta en face de Kintarô qui le saluait, tête baissée et corps arqué. Il considéra les soldats et énonça, de sa voix de basse mesurée :
« Si vous devez être abattu au cours d »un combat, soyez résolu à l »être face à l »ennemi. »

Route de la gloire

Impossible de continuer à rouler sur la route truffée de mines. Ils étaient visiblement attendus. Si le chemin était déjà piégé à cette distance, il y avait fort à parier qu »ils seraient accueillis en embuscade par des troupes préparées. La solution la plus évidente était de faire demi-tour pour revenir en renfort… Aucun d »entre eux ne l »envisageaient. Fuir le danger pour des troupes japonaises était parfaitement exclu. Déjà fier à la base, ce peuple n »était devenu que plus déterminé sous l »oppression YuJing et le lieutenant marchait sur la route minée, la main sur la garde du wakizashi. L »Oniwaban avait disparu et les soldats suivaient derrière, groupés et crispés, ignorant leurs blessures…

La suite un jour 🙂

Lumière Lourde

J’ai en projet un recueil de nouvelles autour des jeux vidéos.
Voici la première, dédiée au grandiose Faster than light.

 

Ramens froides

J’arrive pas à croire que la console soit encore bloquée. Sérieusement, c’est si dur de ré-hydrater des ramens ? Cette saleté a toujours été capricieuse, mais elle vieillit mal et depuis qu’on a traversé la parure magnétique de Minerva, c’est encore pire. J’en suis réduite à rester les bras ballants, comme une limace hydrocéphale, à regarder l’énorme appareil grincer et trembler sans savoir si je vais finalement pouvoir manger. D’après le tableau de monitoring et il n’est même pas cinq heures du matin. Je ne peux pas me plaindre à un autre membre de l’équipage, ils sont tous encore endormis. Moi… Je ne pourrais pas dormir. Même si je n’étais pas de quart, je ne pourrais pas dormir par cette chaleur. Et puis il y a quelque chose de pas clair dans cette nébuleuse. Je le sens, et j’en ai vu assez pour me faire confiance ; il y a quelque chose dans ces brumes spatiales qui nous observe. Peut-être même qui nous traque. J’aimerais parler à Liam, l’engi. Il saurait me calmer.

Cinq heures trente. Le vaisseau n’est vraiment pas grand, alors ça fait deux fois que je fais le tour des équipements. A priori tous les appareils importants fonctionnent pour une fois. À part la cafetière, mais personne ne se souvient l’avoir vu marcher. Je vais essayer de le prendre sous un autre angle : après tout ce que ce vaisseau a subi, c’est un miracle qu’il vole encore.

Je ne sais pas trop pourquoi je prends la peine de me déplacer ; je peux tout savoir de ces machines en écoutant leur chant. L’interface de verrouillage hostile ronronne quand il est chargé, crachote quand les bobines dégondent, vrombit quand l’alimentation est déphasée. Le gyroscope qui génère le dôme fait des bruits indescriptibles, mais habituels. Le pulseur tout neuf fait ce petit tic tic énervant et… Quoi ?

J’ai appris à me fier à mes sens, mais ce que je viens d’entendre est impossible. Je cours en traversant la porcherie de la salle commune puis le sas pour me stopper en face du blindage d’une des herses. J’écoute de tout mon corps, je suis sûr que le bruit venait de là. Je peux presque sentir le vide spatial derrière la porte. Cette saloperie de vide affamé, qui nous appelle tout le temps à lui. J’ai jamais eut d’hallucinations, je suis sûr que ça venait de derrière là porte : un « toc toc toc ».

« Madame Emilia, pourquoi observez-vous la herse ? »
Mariotte ! La vache ! Je ne l’ai pas entendue arriver, j’étais trop concentré sur la porte ! On ne l’entend jamais de toute façon ; elle est comme un spectre : incolore, indolore, silencieux. Mais sympa. Au moins elle ne me prendra pas pour un dingue.
« J’ai entendu frapper derrière la herse. Trois coups, il y a quelques instants.
– L’improbabilité de ce que vous décrivez est supérieure à dix puissance vingt-trois. En effet, le vide spatial est fortement incompatible avec la vie.
– Ah merde, je vais pas me promener dehors alors ?
– Je vous préfère à l’intérieur.
– Çà c’est gentil. »

« Toc, Toc, Toc ».
Ok, là j’en suis sur, juste derrière la herse quelque chose vient de taper. D’après la vieille holocarte grésillante qu’on nous a vendu le secteur était autrefois un havre de paix de la fédération. Le silence a tout avalé aujourd’hui, on ne voit plus que quelques débris brûlés. Difficile de croire qu’il reste un survivant. J’interpelle Mariotte en désespoir de cause :
« Tu en penses quoi, l’amie ? C’est quoi ce bruit ?
– Au vu du rythme et de l’intensité, ce bruit est produit par une main organique.
– Et ton histoire de vie impossible ?
– Madame Emilia : j’ai dit improbable, pas impossible.
– Bon ras-le-bol, recule-toi, j’ouvre.
– Dois-je aller quérir Chriz ?
– Ouais, mais empêche le de venir trop armé quand même. »

Je mets bottes et casque en un clin d’œil et en avant pour le déverrouillage. Accrochée aux rampes de survie, j’observe la herse se lever millimètre par millimètre sur le néant, dans un bruit de soufflerie apocalyptique. Le mystère est sur le point de s’éclaircir, je suis si concentrée que j’oublie tout ce qui m’entoure. Qu’es-ce qui peut bien toquer sur la porte d’un vaisseau perdu en pleine galaxie d’après-guerre ? La herse révèle enfin… Le vide. Les ténèbres absurdes. Déçue, j’abaisse la manette de clôture mais aussitôt un flash lumineux explose dans l’ouverture, éclairant le sas comme l’aura d’une naine blanche, puis plus rien.

Je reprends mes esprits quand la porte se referme enfin sur les lumières stellaires. Je ne suis pas très sûr de ce qui vient de se passer. Il fait drôlement froid dans le sas. Un bruit de mitraillette annonce Chriz frappant à la porte avec ses quatre pattes antérieures, je ferai mieux d’ouvrir avant qu’il ne grenade le passage pour s’occuper.

« C’est bon Chriz, c’est bon, fausse alerte !
– Comment fausse ? Mariotte a dire QU’ON FRAPPER A LA HERSE !
– Heu, moins fort s’il te plaît. Et baisse-moi ces couteaux, il y a juste eut un flash bizarre, pas de quoi s’exciter.
– Flash comme missile ?
– Non, plutôt comme… Une grosse photo. »

Pour autant que je puisse en juger, le visage insectoïde de Chriz semble perdu dans les conjectures martiales qui le caractérisent. Mariotte est sur le point d’entamer un monologue théorique interminable quand je suis sauvé par l’alerte stridente de l’alarme du radar. Génial ! Un autre vaisseau !

Du moment que ce ne sont pas des rebelles.

L’amicale de l’espace

« Au nom de la Fédération je vous salue. Ici le Kestrel, je suis le navigateur Emilia en mission diplomatique. Pouvez-vous éclairer votre identité et vos motivations ?
– Salutations Kestrel. Ici l’Hexaracte, vaisseau artilleur habilité au commerce de sa force offensive. Avez-vous par hasard besoin d’une prestation martiale ? »

Je sais très bien ce qu’il veut dire, mais avant que je n’ai pu répondre Chriz se sent obligé de m’expliquer :
« Ça veut dire mercenaire. Lui de vendre service d’attaque ou la défense.
– Merci Chriz. Mais nous n’avons pas besoin d’engager un mercenaire, hein ?
– Non. Je veux mal quelqu’un se battre pour moi, pas question. »

Je formule un refus polis dans ma tête et appuie sur le commutateur d’émission quand je vois horrifié le tableau de commandes 3b s’allumer de lui-même. Le 3b : celui qui déclenche le chargement des silos de missiles. Je commence à marteler le bouton d’arrêt mais à chaque extinction le panneau s’éclaire d’une lumière blanche et se remet en route ! J’attrape le micro dans un mouvement de panique mais avant que je n’ai pu prévenir l’Hexaracte je reçois un message automatique du vaisseau mercenaire :
« Nos senseurs ont identifié votre routine d’agression : prenez un instant pour penser à ceux que vous aimez, puis préparez-vous à mourir. Bonne journée ! »
J’ai beau hurler que c’est une erreur, la cabine devient rouge des gyrophares d’alertes. On va se prendre une volée de lasers !
Chriz sors de la cabine pour se précipiter dans la salle d’armes alors que j’aboie des ordres dans le circuit audio interne du Kestrel :
« Attaque imminente !
Liam, poste défense : boucliers maximum !
Mariotte aux propulseurs, calcul de l’évasion !
Chriz, bousille leurs armes ! »

De mon côté j’entame le processus de saut lumière. Si on a une chance de s’éloigner avant qu’il n’y ait des morts, il faut la saisir. Je ne peux rien faire de plus pour l’instant que serrer les dents (et le reste) en observant le moniteur afficher les distances et la vitesse des projectiles qui nous arrivent dessus.

Le vaisseau tremble, mais à peine. Les boucliers ont encaissé les lasers mais sont désactivés pour quelques secondes le temps de se recharger. Leur premier missile a percuté le générateur qui fournit l’oxygène mais le ballon d’hydrogène n’a pas explosé et la coque n’est pas percée. Si on continue comme ça, tout devrait bien se passer. Je grimace malgré moi en voyant les moniteurs s’illuminer de deux traînées enflammées. Chriz connaît bien son bouleau mais je n’aimerais pas être à la place de l’équipage qui doit gérer deux explosions simultanées. Cette situation est aberrante. Je ne comprends pas ce qui s’est passé, c’est la première fois que les missiles se chargent tout seul ! Et justement au pire moment possible… Pas de hasards dans l’espace.

Malédiction ! Pas besoin de tous ces clignotements pour comprendre que le dernier choc a pété quelque chose. Tant pis pour le calcul du saut, je sors en courant vers la salle des propulseurs rejoindre Mariotte et je choppe un extincteur au passage. Merde, ça crame fort ! Mariotte est encore en vie, je suis vraiment soulagée. En vie mais blessé, j’ai bien fait de venir, cette Mariotte n’est pas taillée pour l’urgence, elle est encore en train de lutter avec l’allumage de l’extincteur.

Mal, ça va mal !
On a éteint l’incendie et j’ai laissé Mariotte en train de réparer, mais pendant ce temps une autre explosion a percé la coque. Malgré mon expérience, je ne sais plus où donner de la tête. Vaut-il mieux retourner calculer le trajet de fuite ? Ou se concentrer sur le trou dans la coque ? On n’est pas assez nombreux ! Merde ! Un nouveau tremblement et cette fois les sirènes annoncent que le générateur d’oxygène vient de lâcher. Je me retrouve à quatre pattes sous le générateur hautement volatile chauffé au rouge à chercher les extrémités des tuyaux sectionnés. J’entends Chriz hurler dans la pièce à côté dans son dialecte mantis, c’est de la joie ou de la colère ?

Mon rafistolage devrait tenir d’ici à ce qu’on s’en sorte… D’une façon ou d’une autre. Le circuit a recommencé à blobloter et, puisque je ne suis pas en train de suffoquer, ça doit vouloir dire qu’il fonctionne. J’ai peut-être le temps de terminer le calcul avant qu’on ne puisse plus réparer les dégâts. Je regagne la cabine de pilotage et me jette dans le fauteuil amiral en feignant d’ignorer la sensation du plastique brûlant collant à mes vêtements trempés de sueur. Je fais le point en un coup d’œil aux nombreux indicateurs de la santé de vaisseau : ça pourrait être pire… Mais pas beaucoup.

J’ai dans ma mémoire des milliers de secondes semblables à celles qui ont suivi. Les yeux qui brûlent d’être écarquillés sur les scanners d’attaque. Le cœur qui s’emballe à chaque choc, à chaque alerte. L’espoir d’une fuite salutaire à chaque pourcentage dans la progression du calcul de saut lumière. La gorge rauque à force de hurler encouragements et avertissements à l’équipage débordé. Les lumières de nos lasers qui répondent aux leurs. Et la terreur qu’une attaque provoque ce qui vient d’arriver : un trou dans la coque.

Liam est déjà là. Comme moi, sans combinaison. Nous nous précipitons sur la paroi avec l’énorme lance de soudure en priant pour qu’il reste assez d’oxygène pour provoquer une incandescence suffisante. Nous-mêmes commençons à suffoquer, malgré la petite taille de la fêlure. Le bruit et la chaleur sont insupportables mais il n’y a pas d’alternatives, et nous tâchons l’engi et moi d’ignorer les projections qui constellent de tâches douloureuses nos visages et nos mains. À la sueur du travail s’ajoute celle de l’angoisse : pendant que Liam est là, personne ne s’occupe des boucliers.

Le fêlure réparée, je cours vers la porte pour revenir à mon poste. La cloison pneumatique s’ouvre devant mon nez sur Chriz en train de se frotter les pattes avec une expression… De joie je crois. Il m’attrape par les épaules :
« Hin hin hin, vient voir petite humaine. »
Il me tire par la veste jusqu’au poste de pilotage et ouvre le rideau métallique sur l’infini de l’espace. À moins d’un kilomètre de nous, l’Hexaracte en flamme tourne sur lui-même en enchaînant les explosions. Chriz sautille sur place :
« Leurs boucliers j’ai tout bousillé, alors après facile de finir bouleau. Pur style mantis, pas humain de faire beau travail soigné comme ça. »

Ca l’amuse peut-être, mais je suis bien incapable d’ignorer l’absurdité et l’horreur de tout ça. Une défaillance de nos systèmes a causé la mort de plusieurs personnes, sans raisons. Je vais demander à Liam de vérifier le panneau, mais mon instinct de vieille arpenteuse du vide me dit qu’il ne trouvera rien. Il se passe quelque chose de malsain.

Foule

Nous n’avons pas oublié l’épisode de l’Hexaracte, mais il nous fallait continuer à avancer alors on a progressé de sauts en sauts vers la frontière orientale de la nébuleuse. Nous espérions tous trouver une improbable station orbitale qui aurait pu nous fournir de quoi réparer les dégâts proprement. Tout ce que nous avons trouvé, ce sont les restes flottants d’un vaisseau Zoltan pulvérisé. D’après les débris que nous avons pu récupérer, les dégâts font penser à une bombe incendiaire téléportée, une vraie horreur. Une arme de pirate en général.

Après ça… Nous étions encore moins détendu. Nous avons poussé nos scanners au maximum et diminué notre vitesse. Nous avons surveillé le bruit que nous faisions à l’intérieur ; plus de musique, des discussions murmurées, des déplacements sur la pointe des pieds… L’ambiance du Kestrel avait tout d’une tombe. Mais nous arrivons enfin bientôt près de l’extrémité. Tout sera bientôt terminé, nous pourrons quitter cette portion de la galaxie dans quelques jours.

Il y a quelques heures, un événement rarissime est arrivé. Un détecteur qu’on avait oublié, qui s’était fait tout petit depuis notre entrée dans la nébuleuse, a fait : « bip ». Alors on s’est réunis autours, incrédules, à se regarder les uns les autres. Liam l’a vérifié… Et il fonctionne normalement. Le bip était bien en train de nous dire qu’il y avait encore de la vie sur une des planètes du secteur. On a débattu en chuchotant et décidé à l’unanimité qu’il fallait aller voir, au risque de tomber dans un piège.

Le Kestrel s’est mit en orbite sans problèmes, a traversé l’atmosphère en quelques minutes et s’est posé en douceur. Chriz et Mariotte sont descendus. Pendu à mes écouteurs, j’ai suivi chaque centimètre de leur progression. A priori tout se passait sans encombres, l’atmosphère était respirable. Le paysage qui me parvenait sur les images brouillées ressemblait à un désert de sable violet sur lequel on aurait laissé tomber de monumentales gouttes d’eau. Tout y était poussière et cratères. Dans mon casque Mariotte se plaignait du vent qui avait l’air plutôt violent et Chriz de l’ennui qui le gagnait. Quant aux « impacts de gouttes », il s’agissait visiblement du résultat d’un bombardement massif. Je me demande vraiment ce qui peut avoir survécu ici…
Ça fait vingt minutes que je n’ai plus de nouvelles. J’ai observé par les caméras une pluie de sable tomber sur les deux explorateurs et les images se sont brouillées juste après. On aurait dit qu’ils se dirigeaient vers une grande colline à la forme étrange, j’imaginais presque voir la silhouette d’une immense statue enfouie sous les sables. J’attends en tambourinant sur l’écran de temps en temps, pour porter chance. J’essaye de ne pas penser à ce qui pourrait leur être arrivé, mais il faudra bien que je reparte un jour. Je sais déjà que je ne tenterai pas d’aller risquer ma vie à leur recherche. Mon vaisseau, ma mission… Ils passent avant.

Le comulink s’allume enfin ! Ils sont tout près !
« Allô ? Allô ? Chriz, Mariotte ? Vous m’entendez ?
– Brzel ! Est-chekwiak !
– Quoi ? Je comprends rien ! Il y a du sable dans le micro mon vieux !
– Vra palza ? Ramkriszchnik ?
– Heu… Frappez à la porte dès que vous arrivez ! »
Frappez à la porte… J’aurais pu trouver mieux. Je suis le pilote d’un vaisseau de trente mètres de long posé en plein désert, bourré de technologies d’exploration militaire, et je leur dis de frapper à la porte comme si j’étais une vieille grand-mère invitant ses copines pour le thé. J’espère que les nouvelles sont bonnes.

En arrivant, ils étaient trois. Quatre si on compte l’odeur ! Chriz et Mariotte semblent indifférents à la puanteur de l’humain qu’ils portent tous les deux à l’intérieur de vaisseau, mais j’ai le malheur de bénéficier d’un odorat adapté. Le bonhomme est vieux et en mauvais état. Je me demande depuis combien de temps il se terre sur cette planète morte. On le traîne jusqu’à l’infirmerie et, allongé sur un brancard, nous laissons les machines s’occuper de lui. Je veux tout savoir, je me tourne vers Mariotte:
« Je veux tout savoir. Où vous avez trouvé ça ?
– Cet humain de race illénienne était prostré dans un abri de métal isolant sauvegardant son intégrité physique malgré la létalité d’un bombardement de longue durée. Il manifeste des symptômes concordants de dysfonctionnalités physiques et mentales.
– AH ! Lui il était en train de pas croire que nous pour de vrai. Il faillit s’évanouir, mais je l’assommais d’abord !
– C’est toi qui l’a mis dans cet état ?
– Non, il déjà très abîmé avant.
– On va dire ça. Mais vous êtes sûr que c’est prudent de le ramener ?
– Il est incohérent de ne pouvoir lui porter assistance alors que nous le pouvons – et que nous avons évoqué notre besoin de main d’œuvre supplémentaire. Au vu des reliefs de son ancienne disposition physique, nous pouvons l’imaginer compétent dans un domaine. À nous de découvrir lequel.
– Au pire, nous vendre à marchands esclaves pas cher.
– Je… Vais y réfléchir. Nous en reparlerons quand il aura repris connaissance. »


La sagesse des anciens

Je les ai plantés là. C’est vrai, si on trace une ligne directe au travers des cloisons, seuls quelques mètres nous séparent ; mais là, dans la douche, je suis sûr que personne ne viendra me faire chier. Je me livre à mon occupation préférée : imaginer que je suis ailleurs. Loin de ce vaisseau exigu, de ces menaces mortelles et de mon équipage en forme de cour des miracles… Je suis dans un bain thermal, sur Athrax, seul avec mon ex-mari. L’eau est merveilleusement chaude, nous sommes entourés de sapins et les lunes rougeoyantes créent une atmosphère tamisée. Les lucioles virevoltent dans les branches basses et le murmure du ruisseau nous berce sensuellement. Nous nous enlaçons, je l’embrasse tendrement en passant ma main dans ses cheveux merveilleusement soyeux. Nous commençons à nous serrer l’un contre l’autre et – C’EST PAS VRAI QUOI ENCORE ?

« Capitaine Emilia. Il faut venir.
– Pas maintenant Liam ! Je vous ai dit de me laisser, merde !
– L’humain est réveillé. Chriz a insisté. Il a dit que je vienne vous chercher. Immédiatement.
– Mais quel connard celui-là !
– Vous savez ce que j’en pense.
– Oui, oui, désolée, je sais bien que c’est pas ta faute…
– Vous avez insisté pour le prendre à bord.
– Oui, très bien, j’aurais dû réfléchir avant de faire rentrer un mantis dans l’équipe. Je ne pensais pas que ça gâcherais aussi mes douches.
– Vous le savez, techniquement… Les mantis ont gâché la douche de la totalité de mon peuple. »

Liam a le don de me faire culpabiliser. Je sais bien que la guerre entre mantis et engis a engendré des horreurs à l’échelle galactique, mais c’est pas une raison pour me gâcher ma vie à moi que j’ai.
Je me rhabille en vitesse en insultant la cabine trop petite et l’aération en panne, puis je file à l’infirmerie. Le vieux est en train de hurler. Chriz le maintient dans ses pattes et Mariotte est en train de fouiller les tiroirs, à la recherche d’un sédatif j’imagine. Ils avaient peut-être de bonnes raisons de me presser finalement. Je me présente au vénérable :
« Capitaine Emilia, pilote de ce vaisseau. Bienvenue à bord monsieur !
– Loués soient les gardiens ! Un humain enfin ! J’étais sûr d’être tombé sur des pirates, vu la nature de vos esclaves.
– Ah-ah-ah-oui-quel-humour-vous-avez, dis-je à toute vitesse avant que Chriz ne traduise dans sa tête. Mais, non, vraiment, ces gens travaillent avec moi et sont parfaitement libres et respectables.
– Respect… Ahem oui, merci de me lâcher. Qui vous a envoyée à ma recherche ?
– Eh bien, personne mon ami.
– Mais vous êtes forcément envoyés par ma famille ou la Compagnie ?
– A vrai dire, pas du tout. Vous devez votre sauvetage au hasard. Il semblerait que vous soyez le seul être vivant à des miles-lumière à la ronde.
– Mais c’est pas possible, et les autres villes du continent où vous m’avez trouvé ?
– Vous êtes resté enfermé combien de temps environ ?
– Je ne sais pas, je me suis mis en hibernation le temps que le bombardement se termine, ça n’a pas dû être long. Vous ne répondez pas ! Les autres villes ?
– Il n’y en a plus. Il ne reste qu’un immense désert. Vous avez eu de la chance.
– DE LA CHANCE ? »
Aïe, c’était bête de dire ça. Le voilà qui nous fait une véritable crise de panique. Il vocifère et Mariotte lui injecte le calmant avant qu’il ne casse quelque chose ou que Chriz ne le casse, lui. Mais qu’es-ce qu’on va en faire ?

Les tremblements du vieux se calment au fur et à mesure que la drogue prends le dessus. Et pendant qu’il s’endort mon imagination épuisée m’assaillit de mirages ; comme cette silhouette blanche dans le miroir au-dessus du brancard médical. Je serre les dents, j’ai une longue veille devant moi, avec toutes les manœuvres à faire pour se remettre en orbite et reprendre la route. Et on va enfin pouvoir faire le saut qui nous sortira de la nébuleuse.

Cinq heures plus tard, je craque… Je pleure un peu, je supplie l’ordinateur de bord et je fais une prière à personne en particulier. Mais même ça ne suffit pas à valider le calcul du saut. Je ne comprends pas, d’habitude cette manœuvre est une simple formalité, mais aujourd’hui impossible d’aller au bout ! Le programme se lance, tout se passe bien pendant quinze minutes et au moment où il est censé me demander de lancer le saut l’écran s’illumine et -VOILA, UNE FOIS DE PLUS !-, ça repart à zéro. Ça n’était jamais arrivé et là ça fait huit fois de suite. J’enrage mais il va falloir faire demi-tour en espérant trouver un satellite de maintenance, parce qu’en attendant, nous sommes bloqués ici.

Surprise partie

Ce destroyer est énorme. Difficile au spectacle de cette débauche de sauvagerie métallique d’échapper à la vision mythologique d’un léviathan prêt à déverser sur nous la colère opportune de brutes révolutionnaires. Un vaisseau rebelle, quoi. J’espérais qu’on leur échapperait, mais j’ai été plus qu’optimiste, presque naïve. À force de traîner c’était évident, les rebelles allaient nous tomber dessus. Si seulement on avait pu sortir du secteur, nous serions loin à l’heure qu’il est !

Impossible de communiquer avec eux, nous recevons un simple message d’insulte de la part d’un malotru qui nous traites de « pustules de la fédération », sans même se présenter. Inutile d’espérer l’emporter contre un monstre pareil, notre salut repose sur nos boucliers et le calcul de la trajectoire de fuite. Ces salopards rentrent dans le vif du sujet avec une vague d’attaques ioniques qui désactivent aussitôt nos propulseurs et nos équipements médicaux ; un missile nous manque de peu et je prie pour que Liam soit en forme aux boucliers. Le log de combat enregistre l’absorption de nos lasers par leurs protections, je ne suis même pas sûr qu’ils s’en soient aperçu. Si une nouvelle bizarrerie technique nous bloque la fuite, cette fois-ci nous sommes morts.

Les infâmes ! Ça devait être trop long pour eux, le hurlement si particulier des sirènes d’intrusion est sans équivoque : c’est un abordage ! Des salopards ont été téléportés dans le Kestrel pour s’en prendre directement à nous et casser tout ce qu’ils peuvent au passage, c’est le cauchemar de tout capitaine. Je n’ai qu’une matraque pour aller à leur rencontre, mais ça suffira à leur exprimer mon opinion.

Je déboule en trombe dans la salle de vidéosurveillance mais fait aussitôt un bon en arrière, ils sont là ! Ils sont deux et pointent sur moi leurs pistolets, ça va chauffer. Je me précipite au travers du couloir de contrôle des sas, les deux intrus sur les talons. Le Kestrel subit une violente secousse qui me jette à terre et les néons virent au rouge, signe d’une fuite dans la coque. Tout à ma survie immédiate, je traverse le couloir des générateurs du bouclier et m’apprête à passer dans la coursive centrale, mais le symbole de flamme bleue à côté de la porte me glace sur place. Derrière ce panneau, c’est l’incendie et l’asphyxie. Je me jette derrière un bidon d’eau au moment où les rebelles entrent dans la pièce en faisant feu sur tout ce qui bouge. Je préfère rester me battre que tenter ma chance dans la pièce en flammes qui se vide de son air.

J’ai pu éviter les premières balles, de justesse, mais je n’ai rien pour riposter. Je pense qu’ils m’imaginent armé sinon ils auraient déjà chargé. Je scrute fiévreusement le bric-à-brac autour de moi à la recherche d’un objet utile, si j’arrivais à ramper jusqu’à l’infirmerie, je pourrais attraper une scie ou un scalpel… Mais les envahisseurs me cribleront de balles si je sors de ma cachette.

Un bruit strident jaillit de l’infirmerie et brise le charme de notre petit drame ; un homme hurle dans la pièce à côté ! La porte s’ouvre brutalement et le vieux réfugié en sort, les mains plaquées sur la tête, en criant :
« Non ! Non ! Non ! Je ne t’écoute pas ! Tu n’es pas vrai, tu n’es pas vrai ! »
Il court directement vers le sas et ses alertes incendies, suivi par une étrange brume blanche. Toujours ce brouillard blanc ! Les agresseurs semblent choqués de la scène mais recommencent très vite à tirer dans ma direction. Aplatie sur le sol, j’ai une pensée pour le vieux fou, si je m’en sors je jure d’essayer d’en apprendre plus sur sa vie. Je jette un coup d’œil vers la porte. Il l’a actionnée dans un appel d’air brûlant, a-t-il survécu ? Une balle fait exploser un bocal de limaille de fer juste à ma droite, mais je ne quitte pourtant pas le voyant des yeux. Il vient de passer au vert, quelqu’un va ouvrir le panneau en mode manuel, de l’autre côté ! Est-ce le vieux qui revient ?
Le plaque d’acier coulisse en dessinant la silhouette cauchemardesque d’une mante-religieuse anthropoïde sur fond aveuglant de flammes et de cendres carboniques, visant de ses quatre bras les intrus sur lesquels pleuvent un déluge de balles. C’est Chriz ! Bon appétit les rebelles, spécialité mantis !

Leur compte est vite réglé, et bien que nous soyons blessés tous les deux, nous sommes bien vivants. J’ai retrouvé mes moniteurs et le calcul de fuite peut reprendre. Catastrophe ! Pitié, pas maintenant ! Encore la lueur blanche, le calcul se bloque à 99 %, nous sommes tous morts…
La porte s’ouvre sur le vieil homme. Il fonce droit sur la console sans que j’ai l’idée de l’en empêcher, et me fige sur place en parlant à mes ordinateurs de bord :
« D’accord je leur dirai ! Débloque les systèmes où nous sommes foutus ! Je te promets que je vais leur expliquer ! »
J’amorce une question mais mon cœur bondit : le calcul vient de se terminer. Je pousse la manette en tournant le levier de blocage du saut, et, plaqués dans le fond de nos sièges, nous laissons derrière nous le destroyer rebelle et sa promesse funeste.

Clandestin

« Hantés ? Vous êtes malade !
– Je sais, je sais. Je n’ai pas voulu y croire non plus. Mais le spectre m’a bassiné pendant TROIS heures. J’ai fini par comprendre qu’il était bien réel quand il a renversé le bocal de… Enfin c’était très sale. Et très perturbant.
– Le halo blanc, c’est lui alors ?
– On dirait.
– Il perturbe volontairement nos systèmes ?
– Oui.
– Il nous empêche de quitter le secteur ?
– Exact.
– …pourquoi ?
– Il… Si j’ai bien compris, il veut rentrer chez lui.
– Mais il est mort !
– Je sais, mais il veut rentrer quand même. »
Je suis contente d’être seule avec lui, j’ai prétexté une urgence pendant que les autres terminent de réparer. Cette histoire n’a aucun sens, mais je préfère cette explication à celle d’une défaillance matérielle ; un fantôme, c’est moins cher à réparer. Enfin j’espère.
« Pourquoi il ne nous parle pas à nous ?
– Il m’a dit qu’il n’avait pas confiance. Il vous trouve bizarre. En plus c’est un compatriote, il faisait partie de la Compagnie lui aussi.
– Il est avec nous en ce moment ?
– Je pense qu’il suit votre ingénieur, il a l’air fasciné par l’engi. C’est la première fois qu’il en voit un je crois.
– Nous n’avons pas le choix… J’ai dans l’idée qu’il sera plus facile de trouver sa planète plutôt qu’un exorciste. »

Nous nous rendons au poste de pilotage avec le vieux et je demande à Liam de nous rejoindre. Il arrive en jetant des coups d’œils nerveux autour de lui. Je suis sûr que l’esprit lui a fait passer un mauvais moment ; il a l’air oppressé, je préfère le rassurer tout de suite :
« Ne vous inquiétez pas mon ami, c’est un fantôme qui vous poursuit.
– Évidement, c’est Erik.
– Que… Comment ?
– Oui, il est avec nous depuis plusieurs semaines.
– Pourquoi… Vous pouvez me parler des fois vous savez !
– Mais vous ne m’avez rien demandé capitaine.
– Pourquoi êtes-vous agité alors si vous savez tout ?
– Erik semble particulièrement anxieux aujourd’hui, j’ai peur qu’il nous joue un de ses fameux tours.
– Anxieux ? C’est moi qui deviens anxieuse là ! Montre-toi immédiatement clandestin décrépit ! hurlais-je au fantôme invisible. »

Liam et le vieux échangent un regard lourd de sens. Ce dernier pose une main sur mon épaule, la mine compatissante :
« Navré capitaine, mais Erik dit que vous êtes trop impolie pour qu’il ait envie de vous parler. »
J’en reste bouche bée. Trop impolie ! Cette chose morte a failli nous tuer plusieurs fois et me voilà critiquée pour une histoire d’étiquette. J’entends avec stupéfaction Liam prendre la parole de lui-même :
« Il faut le comprendre capitaine Emilia. Chez lui, il venait de se marier. Le lendemain de la cérémonie, les vaisseaux ont envahi le ciel, si grands et si nombreux qu’ils ont caché le soleil, rependant la nuit sur son monde. Il a perdu sa femme, sa ville, sa planète. Il a même perdu sa vie. Tout ce qui lui reste, c’est l’espoir de revenir chez lui. Je comprends bien cet humain. »
Moi aussi je le comprends, évidemment. Nous tous dans le Kestrel avons vécu quelque chose du même ordre. Nous avons vu des apocalypses engloutir des galaxies entières en un seul jour et des guerres absurdes causer des milliards de morts. La Fédération n’aurait pas confié une mission aussi dangereuse à des gens avec quelque chose à perdre. Je commence donc à calculer en silence la trajectoire vers la planète du revenant, suivant les brèves indications que me donnent Liam et le vieil homme. Puissions-nous retrouver une vie normale après cette escale ; faite de poursuivants innombrables, de périls mortels au cœur de champs d’astéroïdes, de croisières vers le néant. Finalement, ça ressemble déjà à la vie normale.

Epilogue

La douceur de l’atterrissage donnait au sol d’obsidienne un visage plus dur encore. Poli par endroits par de puissants bombardements, il avait quand même l’air d’avoir été chiffonné, mâché, recraché et déchiqueté ensuite en de tout petites arrêtes de roche et de métal. Une pluie de cendres bleues se déposaient doucement jusqu’à l’horizon, sans atténuer d’un iota les angles du carnage. Nous remerciions silencieusement nos combinaisons de nous en protéger.

Nous sommes sortis tous les cinq, indécis, sans un mot. Le vieil homme a laissé le sas ouvert derrière lui et, après avoir jeté un œil au paysage, a fait un signe de la main à quelque chose à l’intérieur. Nous l’avons tous vu : une silhouette blanche, de taille et de forme humaine.

Nous avons regardé la forme brumeuse d’Erik tituber sous la cendre. Un pas chancelant après l’autre, vers l’horizon, lentement. Nous avons senti chaque pas comme si nous le faisions nous-mêmes. Finalement, après avoir escaladé un monticule de plus, il a disparu. Nous avons attendu de le voir apparaître de l’autre côté, mais en vain. Je laissais les autres rentrer avant moi dans le Kestrel, je me retournai une derrière fois et agitait vaguement la main :
« Au revoir, Erik ».