Simulation Theory / Sous le voile de la nostalgie

En Novembre, le plus grand album de Synthwave à ce jour est sorti.

Les mélodies s’embrasent en câlins glacés offrant à nos cœurs bouleversés un tunnel de néons ; droit au cœur d’un pays aux thèmes sombres mais aux émotions éclatantes. On y célèbre la résistance, on s’invite au cœur d’une révolution de l’après -du trop tard- et on le fait avec un humour omniprésent qui offre aux propos une profondeur dont le premier degré les aurait dépouillés.

L’album est indissociable des nombreuses vidéos soignées venues habiller la diégèse, autant de tableaux puissants au service total de l’esthétique rétro cyber, une célébration positive, festive du no-future qui s’accroche toutes la paillettes référentielles de notre imaginaire des années 80-90. Et MEGA BONUS, Terry-fucking-Crews apparaît dans certaines d’entre elles ! <3

Simulation Theory de Muse.  

Un bijou.

L’opposé du produit nostalgiaque facile qu’il peut donner l’impression d’être.

La pochette aux souvenirs

Et pourtant il coche toutes les cases du bingo du passé pop-culturel. Il les coche, les recoche par-dessus, rajoute des cases dans la marge qu’il coche et recoche encore, les nostalgies musicales  sautent aux oreilles mais surtout aux yeux dans les clips de cet album ; on a nos Gremlins, nos Tron, nos Michael Jackson, Retour Vers le Futur, Street Of Rage et tous leurs copains. On a cet humour et cette légèreté kitsch et gooffy des Ghostbusters, Goonies et autre ninitities.

Et on a surtout une œuvre ultra-moderne, qui n’aurait eu aucun sens à l’époque.

On fait à la Synthwave, et, d’une façon générale, à la fascination pour les années en 8 et 9, un procès en cynisme un peu facile. On accuse ces volontés d’être purement commerciale, à l’exclusion d’une volonté artistique. On pourrait rattacher ça aux procès faciles fait à Star Wars VIII.

C’est selon moi bien mal comprendre notre capitalisme. Car on peut être contre (moi par exemple), mais on doit rester conscient que nous n’avons pas, aujourd’hui, d’outils pour penser totalement en dehors. La plus grande force du capitalisme, c’est de tout, absolument tout transformer en marchandise. Mon symbole préféré sur ce point c’est l’écusson Anarchie que beaucoup de lycéens accrochent à leur sac Eastpack. On a là un symbole fort d’anticapitalisme fabriqué et vendu en série, accroché à un produit courant vendu à l’identique dans tout le monde occidental. Est-ce que cela annule la pensée anarchique véhiculée par ce symbole ? Non. Est-ce que la puissance positive de Star Wars VIII lorsqu’il choisit un personnage d’ingénieur sous les traits d’une femme asiatique est diminué sous prétexte que cela faciliterait son export en chine ? Non. En aucun cas. Il suffit de voir les photos des petites filles asiatiques déguisées en Rose Tico pour en être convaincu (ou encore ça).

Pour la Synthwave et pour nombre de produits culturels puisant dans le matériel des années dont on parle, c’est plus subtil et plus fort encore. Car ces années nous ont marqué par leur consumérisme effréné, infantilisant et rassurant. Particulièrement pour ceux qui étaient enfants dans ces décennies. Mais ce qui caractérisait beaucoup de ces œuvres était leur absence quasi-totale de propos politique. A l’exception peut-être d’un Robocop par ci par là, nous avions surtout des outils de divertissement extraordinaires par leur efficacité inédite (le jeu vidéo par exemple), leur pouvoir de captation (les séries télé) et leur… futilité

L’utilisation assumée de l’esprit des années pré-2000 pour en faire de l’art les transcende. Leur donne une profondeur qu’elles n’ont jamais eue, un propos qu’elles avaient du mal à exprimer, une puissance qu’elles ne savaient pas encore exploiter. C’est vrai pour les films, les jeux vidéo, les séries et la musique.

On ne crée qu’en avant

Nous ne vivons pas dans une nostalgie adulescente des années 80 : nous réinventons une modernité en utilisant le matériel qui nous a ému.

Stranger Things n’est pas du tout un produit rétro, c’est une œuvre où l’esthétique rétro augmente de beaucoup l’impact et l’unicité de la proposition. Les créations marquées du « rétro » choisissent leurs briques dans un viviers épuisable mais hyper-efficace qui est celui d’une poche culturelle précise du temps et de l’espace. Ce n’est pas un aveu d’échec, c’est une décision artistique qui s’inscrit dans l’infini continuité des décisions artistiques générant du nouveau avec de l’ancien. Même Platon avait coutume d’écrire qu’au final nous imitions toujours quelque chose ; la première imitation de la chaîne n’étant autre que la Nature elle-même.

A mon avis nous avons perdu graduellement toute capacité à imaginer un futur positif. Ce désenchantement absolu a commencé dans les années 80 justement. Nous pouvions encore croire à un futur meilleur ou à un futur tout court à l’époque. Et graduellement… Nous avons commencé à comprendre. Puiser dans les émotions de cette dodécade nous offre la possibilité de retrouver cet élan utopique, de refaire l’expérience de cet espoir désinvolte que nous connaissions avant d’être Informés. Et c’est utile, indispensable de pouvoir également bénéficier d’éléments culturels où la légerté et l’espoir ont droit de cité. Ou même la futilité, après tout. Nous avons besoin de reprendre des forces pour faire face à ce qui s’en vient. La Synthwave est un exemple de musique extrêmement positive, énergique et légère. Autant d’émotions, de saveurs à cultiver si nous nous voulons capable de guérir notre culture.

Preuve supplémentaire si il en était besoin : cette vague pixel art/rétro/old school parle aussi beaucoup aux jeunes générations. Ce sont les posts de jeunes blogger de tumblr qui m’ont fait connaître  Simulation Theory par exemple.

Moi j’ai grandi dans les années 80.
En vérité ce n’était vraiment pas terrible.
Je préfère infiniment les années 80 qu’on a aujourd’hui.

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