Le contenu adulte c’est vraiment un truc d’ados

Lors de ma sérendipité quotidienne sur Internet, je suis tombé sur une vidéo de test d’Octopath Traveler.

J’en avais déjà entendu parler et avais aussitôt inscrit son nom dans mon Buy Note (où chaque nom inscrit tue un jour de salaire).

Sa direction artistique va en faire couler de l’encre ! Si belle ! Si originale ! Pour la première fois le lieu commun « graphismes nostalgiaques revisités sauce moderne » n’est pas qu’un label marketing. On sent aux vidéos toute la poésie qui se dégage du mélange entre pixel art et abondance d’effets techniques au service de la mélancolie.
La vidéo de critique est dithyrambique, je commence à jeter ma chaise par la fenêtre en arrachant ma chemise (je suis démonstratif) et alors que le journaliste s’apprête à nous parler des thèmes du jeu je m’apprête à enflammer mes cheveux en signe d’adhésion inconditionnelle.


Pardon ?

J’ai du mal entendre. Je remet en arrière. J’ai comme une envie soudaine d’attraper le jeu : COUCHÉ LE JEU ! MÉCHANT, MÉCHANT JEU !
Les thèmes de ces personnages mignons dans des décors poétiques et enchanteurs ? Oh, entre autres (encore heureux) : inceste, viol, prostitution.
Et le journaliste me regarde dans les yeux et me dit : « Pour une fois, dans un jeu de ce genre, nous avons des thèmes adultes ».

Nietzsche c’est pour les gosses

Je trouve que ces thématiques adultes, on nous les colle en douce dans bien des medias dont ce n’est pas le contrat social. Une fantasy médiévale qui te promet épique, aventure et dépaysement ? T’inquiètes pas tu vas t’en manger de « l’adulte ». Une série contemporaine fantastique moderne ? On va bien te glisser ça quelque part. Un roman policier ? J’espère que tu as préparé ton bingo des clichés sur la violence urbaine.

Si je vous dit « thèmes adultes » dans un média, on va tout de suite se comprendre. Il va certainement y avoir du contenu sexuel. Très certainement de la violence sexuelle précisément. En tout cas ce sera dur, très dur. Et probablement injuste, les gentils ne vont pas s’en sortir comme ça. D’ailleurs il n’y aura sans doute pas de gentils, pas de morale, juste une sorte de message grisonnant et amer qui nous donnera le goût de vomi du « tragique de la condition humaine ». Qu’on se comprenne bien, j’aime la diversité des thèmes. Je ne veux pas de violence sexuelle dans mon media ou dans mon jeu mais ça me regarde ; du moment où c’est consenti et clair à chacun de jardiner l’imaginaire qui lui donne des tomates.

Mais qu’on vienne se gargariser en qualifiant ces contenus spécifiques d’adultes, en se prenant au sérieux comme si il était l’heure de parler dur, de parler vrai.
Mais qu’on vienne utiliser ce procédé pour faire croire à de la profondeur là où il n’y a qu’une stratégie du choc (technique narrative basée sur le traumatisme, on en reparle plus tard promis, bisous).
Mais qu’on vienne me le mettre à toutes les sauces dans tous mes médias avec une fréquence sinon croissante au moins élevée.
Et bien tout ça mes amis ça me rend TRÈS DÉSAPPOINTÉ.

La fascination pour le sexe et la violence, pour moi c’est surtout un truc entre douze et, disons, la petite vingtaine. On se construit, on cherche à se donner l’air dur, on travaille son image d’insensible. C’est normal on dispose les frontières, on veut renvoyer un mur bien solide le temps de ranger le bordel à l’intérieur. C’est l’étape auto-définition par le vide du développement humain.
Mais j’aimerais bien, vraiment, VRAIMENT qu’on se construise une autre image collective de l’age adulte. Il en faut de la maturité et du baguage pour comprendre Nietzsche, mais je n’ai jamais entendu dire qu’il ait « des thèmes adultes ». Il en faut de l’expérience émotionnelle pour s’approprier des livres sur la communication non violente, mais vous ne trouverez pas ces ouvrages au rayon « adulte » d’une librairie.

La masse des media (livres, vidéos, films, jeux, etc) dans laquelle on nage forme notre consensus culturel : quand une idée est reprise et diffusée trop souvent elle devient un enseignement ; quand reçoit un message trop souvent (par exemple voir des personnages féminins en retrait et uniquement valorisés par leur physique), ce message rentre. Souvent sans qu’on s’en aperçoive tout de suite. Et on se développe avec toutes ces petites injonctions comme autant de mini programmes en tâche de fond.

On apprend ce qu’on répète

Si cette histoire de thèmes adultes me fait autant bondir c’est parce qu’en plus de me rendre inaccessible une grande part de ma culture, il y a là aussi un propos sur ce que signifie devenir adulte. Ce serait accepter la violence, surtout sexuelle ? Ce serait ne plus prendre position, devenir cynique ? Devenir dur ?
Pour moi ça c’est des conneries d’ado trop effrayé pour réussir à grandir.

Un media qui me procure un sentiment de responsabilité vis à vis d’autres êtres vivants, ok c’est adulte.
Un jeu qui me pousse à incarner un être totalement différent de moi, dans sa situation et ses idées, ok c’est adulte.
Un livre qui m’apprend à gérer un conflit en restant dans la bienveillance, je trouve que oui, c’est adultex2.

Et oui certes on utilise adulte pour parler de contenus à caractères sexuels mais là encore, glissement dangereux. Personne ne croit vraiment que le sexe ne fait pas partie de la vie des préados et ados. Surtout avec l’avènement d’Internet, je pense pas que la moyenne d’age soit très élevée sur les vidéotubes où on s’habille léger. Non, adulte, quand on parle par exemple de littérature, ça veux souvent dire sexe violent (combo sexiste la plupart du temps). Je pense que le véhicule sémantique qui met en rapport age adulte et sexualité de la domination est celui qu’on rencontre le plus souvent sur la route du fictionnel « mature », malheureusement.

Moi j’aime à croire qu’en grandissant on se connait et se respecte mieux, qu’on explore d’avantage sa sexualité, qu’on apprends la confiance chez soi et chez l’autre. En tout cas j’aimerais voir ce genre d’idées passer en premier. L’age adulte, si ça pouvait sonner empathie, force et sagesse plus qu’amertume, renoncement et cynisme, ce serait pas mal. Combien d’artistes nous disent que leur talent c’est de « n’être jamais devenu adulte » ?

Ainsi je me passerai de Persona 5 malgré la magnificence de sa direction artistique.
Je n’irai pas parcourir les terres de The Witcher 3.
Robin Hobb tu m’auras à jamais perdu, ainsi qu’un sacré paquet d’ouvrages de med-fan qui cherchent à maquiller la minceur de leur clichés derrière une surcouche de violence sexuelle crasse.
Rêve de Dragon première édition, ton illustration suggérant un viol collectif page 208 n’était pas attendue en mon boudoir.

Et je dirai bonjour Mantoïd Universe qui ne se cache derrière aucune posture pour proposer une violence claire et assumée, porteuse de couleur ludique.
Bonjour Life is Strange, jeu adulte par excellence avec ses réflexions sur l’empathie la résilience, les rapports au groupe…
Hello Undertale, toi qui offre, caché derrière une façade minimaliste, un discours puissant sur notre racisme et les conséquences de nos actes.

Entretenir la confusion entre des thématiques adultes et ado/préado semble très cohérent dans un monde obsédé par l’idée de rester jeune. Un monde de l’hyper, hyper-consommation/sexualisation/activité. Moi même d’ailleurs je suis hyper/en-colère ; le fait qu’on nous encourage à rester des jeunes cons plutôt qu’à devenir des vieux sages n’y est sans doute pas pour rien.

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