Phallus de maille +3

Le jeu de rôle, historiquement, a une image de lui-même plutôt flatteuse quant à sa tolérance. Le jeu de rôle, c’est le loisir vers lequel se tournaient ceux que le sport n’intéressaient pas, les timides, les… Tu sais ? Ça rime avec « agile ».
Le jeu de rôle a tellement été associé avec l’idée d’être un loisir à part pour jeunes différents qu’il a finit par faire peur. Les plus si jeunes d’entre vous (désolé les gars mais c’était il y a longtemps maintenant – ouais je suis comme vous, je comprends – ouais ça passe trop vite) ont connu les amalgames dumasques entre jeu de rôle et sectes. Et certains d’entre vous, dont moi, en ont même tiré de la fierté à l’époque.

Et oui, être différent c’était refuser de faire partie des « ordinaires » qui valorisaient la violence, ces mecs primitifs qui s’entraînaient à jouer aux durs, à mépriser les femmes, à mépriser les faibles, à se mépriser les uns les autres. Se tourner vers un si beau loisir de l’imaginaire c’était ouvrir la porte à tous les possibles, accepter d’être poète, d’être intelligent, d’être créatif sans craindre qu’une brute terrifiée cède à ses peurs en cherchant à détruire ce que tu es. Je croyais qu’être roliste, c’était forcément être ouvert et sensible. Je n’avais pas ces mots là à l’époque, mais je pensais que la pratique du jeu de rôle était un antidote au virilisme, un manuel de déconstruction sociale.

Échec Critique.

Le massacre joyeux de tout forme d’opposition. Les scènes de tortures. Les scènes de violence, les humiliations pratiquées par les personnages joueurs sont autant de polaroïdes très ordinaires de la pratique classique du jeu de rôle. Les personnages hyper musculeux, les sorts qui acidifient, flambent et gèlent, les personnage hyper-sexualisés (je peux pas me lancer maintenant dans « sexisme et jeu de rôle » mon cardiologue me l’interdit)… Courant aussi.

Je réalise aujourd’hui que tous ces attributs de la destruction et de la domination ont complètement leurs entrées au cahier des charges du masculinisme. Et, personnellement, quelle que soit ma profession de foi actuelle, je n’ai jamais été le dernier autrefois à me montrer violent et cruel en partie. En effet, si j’étais recalé d’office des concours de crachats et des discussions foot, si le concept du b-b-b-onhomme m’était indifférent, j’avais tout de même avec le jeu de rôle un milieu où m’affirmer en accord avec la partition genrée que j’aurais « dû » savoir jouer. Pour une fois je n’échouais pas au test d’entrée au monde des garçons. Pour une fois je pouvais montrer aux autres joueurs que moi aussi je savais être dur et violent et même plus que les autres – chy un dingue t’as vu.

« Le poisson n’a pas de mot pour désigner l’eau ».

Le jeu de rôle est une pratique sociale, il n’échappe à rien de ce qui traverse la société. Il n’y aucune raison qu’il échappe par sa simple nature aux déterminismes imposés à toute une civilisation. Et, réalisation plus dure encore autrefois pour moi : les gens qui font du jeu de rôle sont des gens ! Comme les autres gens ! L’étiquette roliste ne les vaccine pas de leurs habitudes de pensée ! Trahison !

J’ai beaucoup regretté la répétitivité de mes propositions en tant que joueur ces dernières années. Pff est-ce que je vais encore finir par jouer ce personnage de drogué taré sociopathe ? Mais qu’est-ce que j’essaye de dire putain ? A l’inverse, ces derniers temps j’ai joué des personnages très âgés. Des personnages féminins timides et (j’espère) attachants. C’est libérateur. Et révélateur. Libérateur parce que j’avais la sensation d’oser montrer d’autres parts de qui j’étais. Plus besoin de gérer ma vulnérabilité derrière trois couches de protection gore. Et plus qu’oser montrer, et bien c’était surtout l’occasion d’explorer d’autres parts de moi. A mon sens c’est une des plus grandes richesses du jeu de rôle : oser expérimenter ses possibles ! Et c’était révélateur parce que, les jeux auquel je joue le plus souvent étant des systèmes traditionnels, le système ne me répondait pas. Il n’avait pas de mécaniques pour soutenir les propositions de liens affectifs dans le groupes, pour faire évoluer les relations amicales avec les pnj, pour mesurer l’évolution de la timidité de mon personnage (d’ailleurs je trouve chouette cette idée d’utiliser l’expérience à cette fin plutôt qu’à accroître le pouvoir du personnage). Les systèmes tradi avec leurs dizaines de pages de combat et d’équipement guerrier et de pouvoirs pour dominer ou surpasser s’inscrivent totalement dans le virilisme.

Je pense que le jeu de rôle, historiquement, était un moyen pour les joueurs qui ne pouvaient pas le faire autrement d’exprimer leur masculinité traditionaliste. Le jeu de rôle c’est aussi plein d’autres choses bien sur. Mais je pense que ça a aussi joué ce rôle. Tous ceux qui doutent de leur image ou de leur rôle social ont soudain la chance de jouer le personnage qu’ils pensent qu’ils devraient être. Et ils ont créés de systèmes de simulation pour le faire.

Et vampire ? Et le personnage du mage maigrichon, hein ?

Pareil. Le vampire est le parangon du dominateur par excellence. L’archétype du mage ne valorise pas moins la capacité à exercer son pouvoir de destruction sur autrui. Mais souvent tout système complexe comporte en lui même son antidote (comme le cptlsm) ; si j’affirme que le jeu de rôle tradi poursuit les réflexes masculinistes, j’affirme aussi qu’il laisse la possibilité de faire autrement. Le mage nous enseigne que la force brute n’est pas le meilleur moyen. Le vampire androgyne nous montre que ressembler à un « homme » n’est pas un sine qua non de la domination. Les investigateurs de Cthulhu sont là pour perdre et mettre en valeur le Mythe indépendamment de leur genre ou archétype.

Je pense que nous sommes encore très loin d’un jeu de rôle vraiment ouvert et décomplexé. Je n’ai pas encore eu la chance de voir des parties valorisant la tendresse, les contacts physiques (pas forcément sexuels) et la bienveillance croissante entre personnages. Dans ma vie je rêve d’amitié si proche que je pourrais appeler quelqu’un et lui dire « ça va pas, j’ai besoin de parler ». Mais bercé par la nécessité de paraître dur j’en suis incapable, je me débrouille seul, je serre les dents, comme un gros con. Dans le jeu de rôle, je rêve de pouvoir simuler ce qu’il y a de plus beau chez l’humain, mais je passe beaucoup de temps à me battre et à endurcir mon personnage. J’écris des scénarios dans des hivers glacés où les fins du monde ténébreuses viennent abattre leurs horreurs sur des personnages qui ne pourront que s’écrouler face au tragique. Tout est a désapprendre.

J’ai beaucoup parlé du jeu de rôle traditionnel, mais l’avènement des jeux rôles non masculinistes est en marche. Ces dernières années fleurissent des merveilles de propositions alternatives comme, en vrac et en non exhaustif de mauvais rêves, Bliss Stage, Perdus sous la Pluie, Ryuutama…Ect.
Et même dans les jeux de rôles aux systèmes traditionalistes il y a des tentatives dichotomiques de lutter contre ces constructions sociales, comme le merveilleux Blue Rose.

Si le jeu de rôle ne fut pas la porte de sortie au virilisme que je croyais trouver, il a plus que jamais le pouvoir de faire prendre conscience de ses constructions et d’en jouer, puis d’en sortir. Quel autre art peut se vanter de faire autant travailler l’empathie ?

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