Nouvelle de concours : Résister

 

Nouvelle écrite dans le cadre d’un concours hommage à Alain Damasio


Résister

Il faut suivre leur Trace. Emmêler nos cœurs à leurs pas. Plier notre inertie sous le poids des humiliations. Je veux que tous ceux qui le peuvent remplissent dès ce soir leurs tripes de haines, leurs yeux de larmes, tordent leurs bouches en grimaces pour terrifier la lune.

–   Suivre la trace… Quitter la ville ? Franchir la porte d’Urle ; crever dans le canyon ?

–   Non, non, pas la Trace visible de devant nos yeux, qui a emporté la Horde au loin. Je parle de la Trace qu’ils ont imprimée ici, derrière nos yeux – le mouvement tatoué dans le gras de l’être.

–   C’est des crachats de stylite. Ça t’emplit le crâne de vide mais çà répond à rien : on fait quoi ?

–   On monte à l’assaut des tours, tous ensembles, ce soir. On prend tout le monde : les vieux primo-racleurs qui ont tellement reçus d’ordres dans leur vie qu’ils ont oublié comment exister par eux-mêmes – au point de ne se sentir le droit de vivre qu’en temps qu’êtres utiles, bon à employer. Les jeunes rageux qui rêvent de briser les coquilles de verre des cocons fleuris où les courtisans pensent à eux en termes de ressources. Les femmes et les gamines qui grandissent avec comme modèle celui de la honte de soi, du dégoût d’être nées, avec comme seul choix celui d’être obligées de tout. Leur apprendre à dire « non ». Apprendre aux bicornes que leur tapis de nuage flotte grâce à un tourbillon de hurlements qui crie : « plus jamais ». On va escalader ces promontoires ataviques, branlants et débiles, et on ne redescendra qu’avec l’Exarque. On lui mettra la gueule dans la fange du Fleuvent, on le forcera à regarder en face le mortier de son piédestal. On va l’amener ici, à la Carapace, pour l’empêcher d’ignorer. Il va nous voir et il va nous entendre, et, finalement, comprendre.

–   Capturer l’Exarque ? T’es complètement azimuté !

Drofey eut un mouvement de panique. Il venait de crier sa surprise un peu trop fort et s’empressa de jeter un regard apeuré vers la porte donnant sur la salle commune de la Carapace. Quand il fut certain que personne n’était sur le point de surgir, il tourna à nouveau son regard vers son ami. Virgil n’allait pas bien. Ce n’était pas la première fois qu’il proférait de telles bravades… Mais il s’était passé quelque chose. Depuis que le neuvième Golgoth s’était échappé avec sa Horde vers la porte d’Urle, Virgil avait sombré. Il était resté silencieux durant les trois premiers jours. Il n’avait pas prononcé un mot. Pas même quand les gardes étaient descendus dans les galeries avec leurs hallebardes affutées, qu’ils avaient rassemblé tout le monde pour découper en morceaux les trente-deux pauvres diables accusés d’avoir aidé la Horde à sortir. Ni quand ils avaient forcé les gens à amener les gosses avec eux. Même les petites de Sveta qui furent obligées de regarder leur mère se faire découper. Même là, Virgil n’avait pas dit un mot. Il avait regardé comme tout le monde, le visage complètement vide. Et puis hier… Il y avait eu le discours de l’Exarque.

« Oyez !

Alticcio s’éveille aujourd’hui de la terreur. Notre ville fière, magnifique, travailleuse et digne s’éveille du cauchemar de violence dans laquelle elle s’était abîmée. La trente-quatrième Horde a bafoué notre hospitalité et notre honneur de la pire façon qui soit, en ridiculisant nos édits et en refusant de se soumettre à la sentence qu’ils avaient fait le serment de respecter. Ils ont fui vers leur funeste dessein en laissant derrière eux une trace sanglante. Mais, mes chers citoyens, aujourd’hui… Aujourd’hui le sang cesse de couler. Avec la mort des derniers traîtres nous retrouvons la paix. Oui, nous avons été forcés de nous montrer sévères et c’est une tragédie. Nous avons été contraints de payer le prix de la stabilité. C’est malheureusement le seul moyen pour une société solide de rester saine. Retournez à vos affectations vers un travail honnête et nous pourrons bien vite guérir de nos tourments.

Merci. »

A la seconde où les crieurs avaient reposé leurs amplivoxes, Virgil avait recommencé à parler. Il n’articulait même pas, nouait les sons en cordelettes d’émotion pure qu’il lançait à tout le monde. Il semblait chercher à tisser une toile de parole entre lui et ceux qui croisaient sa route, il avait eu besoin de se sentir lié aux gens, profondément, sentir que les racleurs du bas du monde ne formaient qu’un seul mouvement, uni dans la tourmente. Mais Virgil n’avait pas trouvé de lien, seulement de la peur dans des yeux épuisés et inquiets qui s’étaient éloignés de lui. Alors il avait recommencé à articuler. A parler de révolte. Jusqu’à ce soir, en pleine Carapace. Et l’auberge souterraine des racleurs avait beau être  enfouie loin sous le Fleuvent, Drofey était inquiet. Il suffisait qu’un mouchard ait les oreilles qui traînent pour que les hallebardes recommencent à tomber.

–   Virgil ferme-là ! T’as idée de ce qui — oh non… Tu les as fait venir ?

Dans la galerie isolée jouxtant l’auberge venait d’arriver un quator de gueules cassées. Trois hommes et une femme qui dans leur trentaine en paraissaient soixante. Ils saluèrent le duo d’un signe de tête avant de les rejoindre à leur table de pierre. Drofey avait la bouche sèche et un grand besoin de déglutir. A sa table, épuisé et blessé, le chef de la Hanse en personne, son bras droit et ses deux adjoints. Ils dévisageaient l’expression fanatique de Virgil avec un mélange de curiosité et de tristesse. Le jeune homme, les traits crispés de tension exaltée, semblait ne se retenir de parler qu’à grand peine. Et au moment où le silence devint insoutenable, il leur raconta tout. La rage, l’unité, l’action.

–   Vous êtes la Hanse, le seul espoir restant aux racleurs, la seule flamme sur laquelle ils n’ont pas encore craché depuis le haut des tours. Si vous parlez, tout le monde vous écoutera ! Si vous montez reprendre notre humanité, alors nous monterons tous avec vous !

–   Gamin… Tu comprends pas. On peut pas charger frontal. La plus haute des tours doit faire cent-cinquante mètres. Grimper jusqu’aux passerelles volantes oblige à franchir au moins dix postes de gardes armés d’arbalètes. Et si par miracle on arrivait en vue du palais héliotrope, on ferait la rencontre des flammes des charbonniers. Avec la Horde, on a pu lever le poing au moins. C’est la meilleure chose qu’on ait faite ces dernières années. Maintenant faut lécher ses plaies, une fois remis on remontera au créneau, mais là… Couche-toi et oublie ça. Ta mort prouvera rien à personne.

Virgil était jeune, mais pas suffisamment pour penser que protester aurait servi à quelque chose. Il était aussi assez malin pour comprendre qu’il y avait un pont infranchissable entre les résignés et les insoumis. Il avait rêvé d’une vague de soulèvement sauvage et magnifique… Mais tant pis si ça n’était le soulèvement que d’un seul homme. Il se leva, raide. Il salua de la tête les hauts représentants de la Hanse et Drofey, et sortit avant qu’ils ne puissent le retenir. Il marcha sans y penser, espérant réussir à se perdre dans les galeries loin de la Carapace. Il avait mal à la nuque. Il repensait aux trente-deux racleurs « pourvoyeurs de terreur » qui avaient senti sur leur nuque tomber la loi de l’Exarque. Tant pis si ça n’était le soulèvement que d’un seul homme. Il se mit à courir en longues foulées haletantes jusqu’à ce qu’il se fige, reconnaissant l’endroit. C’était ici qu’il avait vu arriver le Golgoth en personne, le soir de leur arrivée précipitée après le défi au palais de la Neuvième Forme. Il décida de remonter la piste. Lorsqu’il ouvrit la trappe vers l’extérieur, une rafale s’engouffra dans le tunnel, l’air nocturne était glacial et la violence des bourrasques laissait présager une crue imminente du Fleuvent. Serrant les dents, il empoigna le premier barreau de l’échelle de corde, et commença son ascension. Tant pis si ça n’était le soulèvement que d’un seul homme.

Il escalada précipitamment les premiers mètres de cordages jusqu’à atteindre une terrasse colimaçon. Après vingt minutes de cordes, de marches, d’élévateurs et d’escalade furtive, la roche prit une teinte chaleureuse et les bâtiments accrochés en grappes aux flancs de la tour devinrent de plus en plus décorés. Les volets de bois laissèrent la place à des panneaux de verre. Il approchait des premières habitations luxueuses, un univers où les nobles les moins fortunés compensaient leur faible prestige par des sculptures vulgaires, des peintures criardes et des blasons ostentatoires. Virgil espérait que son manteau de nuit suffirait à le soustraire aux regards, surtout ceux des patrouilles de gardes.

Un mètre après l’autre, le racleur invisible continua à s’élever. Les flèches de pierre au-dessus de lui étaient reliées par d’innombrables ponts, pontons et passerelles, mais lorsqu’il put enfin apercevoir le ciel, qu’il vit flotter les premiers ballairs, qu’il entendit le cliquetis obsédant des premières éolienne, il aperçut également se dessiner au loin la forme du palais de l’Exarque.

Après deux heures interminables dans le froid, Virgil recommença à réfléchir. Il s’était accroupi derrière une cahute branlante ficelée à flanc de tour, derrière la terrasse d’un négociant en vins. En vins ! Il n’en avait jamais bu. Ils en parlaient beaucoup à la Carapace ; qui de comparer la fois où quelques têtes brulées avaient récupéré une caisse entière sur un vélivélo échoué dans les grilles de filtrage du fleuve, qui de se vanter d’avoir servi à la cour d’un chanoine de l’Hordre et d’avoir pu terminer quelques bouteilles… Virgil n’en avait même jamais vu. Il réfléchissait juste à cette couleur singulière dont ils vantaient la subtile beauté. Il n’arrivait pas à imaginer le « soleil d’automne embrasant les falaises de feldspath », son esprit s’obstinait à lui renvoyer l’image d’un ruisselet de sang – coulant de sa nuque tranchée. Qu’allait-t-il lui arriver ? Même si il parvenait à mettre la main sur l’Exarque… Même ainsi il lui serait impossible de revenir après. Il ne savait pas encore à quoi se réfèrerait cet après, mais qu’il réussisse ou qu’il échoue, il comprit brutalement que cette nuit était la dernière. Il aurait au moins été au bout de quelque chose. Il préférait mourir en tombant de cette tour que passer sa vie à l’accuser d’en bas.

La main sur son épaule le fit bondir, mais la terreur lui coupa aussitôt l’envie de hurler. Il venait de se retourner face à un visage creusé, aux yeux profondément cernés. Un petit cigare finissait de se consumer à la commissure des – une dague ! L’homme avait une dague. Appuyée sur sa gorge. C’était un garde.

–   Gamin, ça fait bien dix minutes que je te regarde gamberger. Je sais pas dans quelles pensées t’es perdu, mais tu m’as même pas vu approcher.

–   Non pas comme ça ! J’ai quelque chose à montrer – quelque chose à faire, vous… Laissez-moi partir, soyez digne !

–   Racleur, hein ?

–   Oui.

–   T’as l’air sacrément agité alors je vais pas te dire que tu devrais pas être là, parce que tu le sais. Mais est-ce que tu sais ce qu’on va te faire si on te choppe ?

–   Oui.

–   Non tu sais pas. Tu crois que tu vas te retrouver en bastille ou pendu. Mais l’Exarque a choppé la haine mon petit. Il se contente plus de gentiment pendre les gens, faut que t’y penses. Tu fais quoi planqué sur la terrasse d’étain ?

–   Je… cherche une solution. A tout – à tout ça.

–   C’est bien ça gamin. Faut que quelqu’un le fasse.

Le garde s’était accroupi face à Virgil, l’acculant au mur. Il ne baissait pas la lame pointée sur sa gorge et continuait à fumer son petit cigare nauséabond. Son regard pensif fixé sur le visage de Virgil s’éclairait à chaque bouffée. Il ne resta bientôt plus que des cendres au bout de la brindille de tabac. Le garde cracha dans la ruelle, et baissa la dague.

–   Tu vas te casser. Vous me brisez les couilles les racleurs, sous prétexte que l’orgueil est tout ce qu’il vous reste, vous imaginez avoir le monopole des envies de changement. Eh bah t’as un sacré cul parce que non, y a pas que vous. Alors je vais te laisser te barrer. Je vais même mentionner le vélivélo de Rurik laissé là, derrière la fontaine, sans surveillance. Mais si je retombe sur toi et que je suis pas tout seul, je ferais surtout en sorte que ce soit rapide pour que t’aies pas à souffrir après. Pigé le moineau ?

Virgil ne répondit rien. Il se leva dès que le garde lui laissa le passage libre et courut vers la fontaine, éberlué. Ses émotions s’entrechoquaient ; il aurait dû se sentir libre, chanceux et béni. Au contraire, il était rongé par un sentiment de catastrophe et devait mobiliser son énergie pour faire taire une intuition lancinante qui lui susurrait d’arrêter cette folie imbécile. Il enfourcha le vélo à hélices et commença à pédaler frénétiquement dans la nuit profonde.

Les immenses hélices fréoles qui portaient l’assise et les pédales faisaient flotter à l’horizontale une bâche de tissu cirée et – a vrai dire il n’avait aucune idée de la manière dont ça pouvait voler. Il en avait si souvent vu sillonner le ciel que ça lui était apparu comme naturel. Banal. Mais ça n’avait rien de banal, c’était merveilleux. Il évoluait sous la lune au milieu des passerelles, des gonflets, des lanternes, des lucilets. Il avait une vue incroyable sur la forêt de tours branlantes qui émergeait de la brume. Il voyait des fenêtres illuminées des dizaines de mètres plus bas, avant que le brouillard ne les avale. Il surprenait des rires, des conversations portées par le vent. Le vent l’embrassait, l’enveloppait. Le vent qui n’était plus ce molosse violent contre lequel il luttait au quotidien, mais un bon génie qui le libérait du sol. Le vent avait une expression qu’il ne lui connaissait pas. Une bienveillance. Il voyait la ville par les yeux des tourangeaux, pour la première fois, et c’était sublime. Il baignait dans l’apesanteur d’un rêve. Et le palais héliotrope de l’Exarque avec ses sommets hérissés de beffrois de verre colorés se rapprochait un peu plus, à chaque nouveau coup de pédale.

Il n’avait rien maîtrisé à l’arrivée. Il ne s’était finalement posé que parce qu’il sentait l’épuisement avoir raison de lui. Le lieu était somptueux. A mi-chemin entre une place et un balcon, le promontoire de quartz allait à la rencontre du vide sans que Virgil ne puisse imaginer quelle structure pouvait supporter l’avancée d’une telle masse. Le jeune racleur était stupéfait par la complexité tordue des bâtisses, sans parler de leurs tailles. Des étendards et des blasons immenses venaient rehausser la majesté de l’architecture et Virgil se sentit plus que jamais microscopique. Mais Il était très bien placé. Le palais était si proche… Presque à portée de main. Il détailla avidement son environnement. Il y avait évidemment des patrouilles armées ici. Mais moins que ce qu’il s’était imaginé. Les soldats n’avaient par contre rien à voir avec les gardes fatigués et avachis qu’il avait coutume de croiser. Il voyait défiler des rangs de piques tenues par des mains fières. Il devinait sous l’éclat lunaire des regards durs, exaltés. Des têtes où la foi avait cautérisé le doute. Malgré tout, une voie d’accès potentielle commença à se dessiner. Il se glissa hors de sa cachette en progressant un millimètre après l’autre. La nuit rosissait légèrement. Combien de temps restait-il avant le jour ?

Il y était presque. Il avait rampé et couru, accroupi, au ras du sol, malgré la souffrance insupportable dans ses jambes et son dos. Il retenait sa respiration avide autant qu’il pouvait sans s’évanouir et la brulure de ses poumons s’ajoutait à la constellation des protestations de son corps. Le palais s’élevait en face de lui, à quelques dizaines de mètres, au-delà d’un gouffre traversé par un pont de cordes d’acier et de plaques d’obsidienne. Le palais et ses extensions délirantes l’écrasait de sa démesure. Des rondes de soldats empruntaient la passerelle à intervalles réguliers, toutes les trois minutes si l’estimation de Virgil était juste. Mais il avait du mal à réfléchir. Il agît finalement sur une impulsion. Une patrouille passa devant lui dans un bruit d’armures et il se glissa derrière elle, toujours accroupi, suppliant ses jambes de tenir encore un peu. Arrivé au ponton, il accrocha une main sur le rebord, et bascula dans le vide.

La vue plus que la douleur faillit aussitôt le faire lâcher. Il n’avait pas encore vraiment regardé en bas. Il s’était permis des regards obliques, distants, sur le vélivélo, mais c’était la première fois qu’il confrontait sa vision directement avec le gouffre sous ses pieds. L’abîme était vertigineux. Sans fond. La perspective rejoignait les tours en un faisceau de flèches plongeant à l’infini dans une obscurité clémente qui l’empêchait de se faire une idée réelle sur l’inimaginable profondeur. Il parvint dans une crispation à accrocher l’autre main sous le ponton, les doigts étroitement mêlés aux cordes de soutènement, et se retrouva pendu là. Il s’était imaginé évoluer sous ce pont comme un acrobate. Comme un héros furtif. Mais il n’y avait rien d’héroïque à souffrir à ce point. Chaque pas de chaque garde au-dessus de sa tête était un choc de maillet pour ses bras. Ivre d’épuisement, Virgil détacha une main. En se balançant au mépris des craquements dans son poignet, il la projeta un peu avant, et réussit à se raccrocher. L’autre main. Un mètre. Puis deux. Il commença à délirer. Le vent mordant n’était plus un ami, mais le Héraut de son malheur. Il lui susurrait des horreurs. Le vent lui racontait qu’il était absurde qu’il s’élève contre ses supérieurs naturels. Si les racleurs étaient en bas et les nobles en haut, c’est que la nature l’avait voulu ainsi. Chercher à se battre était puéril. Contre-productif. Pour que la ville avance il fallait qu’il y ait une place pour chacun. Et que chacun reste à sa place. C’était le seul moyen rationnel de penser l’organisation des êtres humains, forcément. Sinon quelqu’un aurait déjà changé cela, n’est-ce pas ? Pleurant de souffrance, Virgil répondit à cette rhétorique pestilentielle de la seule façon possible, et cracha dans le vide – le vide… Non. Il n’y avait plus de vide sous ses pieds. Et ses bras douloureux n’étaient plus emmêlés aux cordelettes mordantes. Comment était-il remonté ? Ses souvenirs étaient flous, mais le chèvrefeuille dans lequel il avait roulé était bien réel. Il ne restait au plus qu’une demi-heure de nuit. Il fallait qu’il continue. Il avait atteint le palais, il y était presque. Une clochette cristalline marqua l’heure. Aucun groupe de soldats en vue. Virgil se précipita, collé à la surface de pierre lisse, cherchant des yeux une ouverture. Stupéfaction. Une providence divine avait accroché une seule lumière à l’immense façade sur laquelle il s’appuyait. Et cette lumière émanait d’une fenêtre ouverte le long de laquelle courait une liane de chèvrefeuille.

Il atteignit la fenêtre, les mains en sang. Sa vue était constellée de tâches clignotantes. Il luttait contre des vertiges nauséeux. Il venait de passer par la fenêtre d’un cabinet d’écriture, s’il en croyait les étagères remplies de rouleaux de parchemins et le pupitre de marbre sur lequel on avait entamé un travail d’enluminure. La pièce était vide de vie. La présence de la bougie solitaire sur le rebord de la fenêtre mettait Virgil mal à l’aise, mais une autre l’idée l’obsédait : il était dans le palais Héliotrope. Parti du fond du trou, il était désormais au plus haut point d’Alticcio, dans le palais de l’Exarque, comme il se l’était promis. Le tout en une seule nuit. Virgil repensa au regard résigné du chef de la Hanse ou à la révérence superstitieuse de ce simplet de Drofey, à tous ces gens, à tous ses proches qui acceptaient de marcher le dos cassé alors qu’il suffisait – simplement – de résister au désespoir. Et faire quelque chose plutôt que rien.

Il sortit de la pièce à pas de velours. Le palais était silencieux comme une tombe. Chaque pas claquait comme une gifle. Un immense escalier de pierre de lune descendait vers la nef principale de la bâtisse. A intervalles réguliers, un chandelier était fiché au mur et des paliers de lumière se peignaient sur les larges marches. Virgil marqua un arrêt à la vue de la nef malgré sa peur qu’un serviteur le surprenne. Les dimensions étaient démesurées à l’absurde, avec une voute culminant à… Combien ? Trente mètres ? Cette voute de pierre blanche était soutenue par de nombreuses colonnes de verre enroulées sur elles-mêmes. L’effet était si réussi que Virgil comprit aussitôt qu’elles représentaient non pas la forme, mais l’esprit des différents vents. La salle était remplie de décorations somptueuses, de mobilier magnifique placé avec goût, de blasons et de devises de l’Hordre. Mais personne. Le jeune racleur ne put résister et s’avança au milieu des statues de saphir et des tables d’ébène. Au fond de la nef, un vrombissement. Quelque chose bougeait. En s’approchant, il discerna un gros baquet de bois, long comme un homme, qui jurait parfaitement avec la débauche de luxe. Au sein du récipient vermoulu, une masse noire s’enroulait sur elle-même, une boue affamée qui se dévorait et se vomissait dans le même mouvement impossible et lascif. Virgil était révulsé par le spectacle incompréhensible et commença à reculer au moment où une forme blanche apparut, s’extrayant lentement de la masse dans le bac. Une forme humaine, en habits pourpres. De dos. Et même de dos, les habits rehaussés de blasons ne laissaient aucun doute sur l’identité de l’homme. L’Exarque en personne.

Virgil se mit à trembler violement. Il se sentait prit dans la glace. L’Exarque allait se retourner, d’une seconde à l’autre – cette seconde précise mettrait fin à ses jours et condamnerait tous les gens qu’il avait jamais aimé à une éternité de soumission misérable. Sans quitter l’archi-noble des yeux, il agrippa une dague de rubis présentée sur un piédestal, et, de toutes ses dernières forces, la jeta dans le dos de l’Exarque.

La dague… La dague passa au travers. Au moment où le métal percutait la robe pourpre, précisément entre les deux omoplates, le corps de l’Exarque eut comme un bref scintillement et l’arme continua son chemin de l’autre côté, terminant sa course assassine dans un tableau immense couvert d’un aplat bleu.

Le régent se retourna, un sourire glacé déformant son visage taillé à la serpe, et ficha ses yeux dans ceux du racleur terrifié :

–   J’ai cru que vous n’arriveriez jamais. J’ai hésité à vous stopper dès le premier étage pour vous renvoyer dans la fosse d’aisance à laquelle vous appartenez, mais votre petite escapade héroïque m’a beaucoup fait rire. Vous veniez me tuer n’est-ce pas ?

–   Vous ne méritez rien d’autre ! Vous n’êtes qu’un parasite, vous vous nourrissez des autres pour oublier votre néant, la mort serait miséricorde pour vous !

L’Exarque sortit un stylet dissimulé dans les plis de son vêtement, toujours souriant, et l’appuya d’un coup sec sur son cœur. La lame passa au travers, et tomba au sol dans un tintement cristallin.

–   C’est que, voyez-vous, on ne peut pas me tuer. Je suis le père qui gronde, le maître qui punit, je suis une idée installée dans la tête des habitants de cette ville. On ne peut pas tuer une idée.

–   Vous êtes un chrone !

–   Oh non. Mais ça, dit-il en désignant le contenu du baquet de bois, c’en est un. Et maintenant, c’est la fin.

Virgil fit volte-face et voulu s’élancer vers l’escalier, mais la gigantesque salle n’était plus vide de monde désormais. Des acrobates tombaient par groupes de dix des arcs-boutants et le racleur fut saisi par des mains d’acier avant d’avoir fait un pas. L’Exarque s’approcha de lui en riant à gorge déployée. Virgil se débâtit tant qu’il put, mais il ne put empêcher le monarque dément d’approcher son visage de lui, puis de plonger sa face livide à l’intérieur même de sa tête. La sensation était atroce, tout son corps se rebella contre l’intrusion et bientôt il n’eut plus conscience de rien d’autre que la douleur, si ce n’est le rire tonitruant de l’Exarque dans ses pensées.

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