La solitude du dahlia

Toujours un atelier d »Ipagination :

C’était bon de se retrouver !
Ce déménagement avait servi de prétexte pour réunir la fine équipe, comme autrefois. Le cœur rempli d’une joie nostalgique, j’allais chercher de nouvelles bougies à la cuisine. Appuyée contre la porte, dans le noir, je les écoutais quelques minutes débattre de la vie secrète des personnages de dessins animés. Un sanglot me surpris ; c’était tellement comme avant ! Je regrettais plus que tout la fin de cette période. Elle s’était enfuie avec ma jeunesse. Au fur et à mesure qu’ils se mariaient tous et que je restais seule, la meilleure époque de ma vie s’était éteinte, comme ma capacité à espérer. Même ma colocataire était partie fonder une famille et j’avais dû prendre ce petit appartement bizarre.
J’achevais de fouiller dans le carton baptisé « trucs 19 », et revint avec de nouvelles chandelles sous les applaudissements de mes amis. Très vite, une chaleur orangée vint colorer nos mines déjà bien réjouies et la deuxième bouteille de vin rouge fut achevée dans les rires, tout comme la soirée.

J’entamais les travaux très tôt le lendemain. Je n’avais vraiment pas envie de chercher le sommeil en écoutant discourir le silence, alors autant que je m’occupe. L’odieux papier peint jaune en fleurs de lys était si vieux qu’il se cassait au décollage, répandant une poussière à l’odeur étrange dans le petit débarras, et, bien sur, pas de fenêtre ! Le projecteur en promotion déjà peu vaillant devait lutter pour transpercer cette brume de vielle colle ; c’était infernal, et personne à qui se plaindre… Tant pis, pas question de craquer, j’y retournai de plus belle, la rage au cœur, arrachant de gros morceaux cassants qui pleuvaient sur le parquet. Et puis… clic. Un clic, très clair, chaque fois que je m’appuyais sur le mur étroit. Pas le genre de bruit que fait le vieux plâtre d’habitude. Mes mains sales explorèrent soigneusement la cloison à la recherche d’une explication, qui vint sous la forme d’une porte. La forme d’une porte, mais pas de poignée. Je compris cependant assez vite que seul le papier peint restant l’empêchait de s’ouvrir, et, une fois dégagé, une pression sur le coin bas gauche suffit pour ouvrir le panneau.

« Il y a quelqu’un ? »
J’entrais timidement, terrorisée à l’idée de débarquer sans prévenir dans la salle de bain de mes voisins. Aucun de ceux que j’avais aperçu ne me donnaient envie de les surprendre sous la douche. La poussière de colle fut lavée par mes larmes et je restais interdite ; ce n » était pas une douche, mais un jardin ! Un jardin de fleurs. Chaotique, à l’anglaise, des feux d’artifices de vert qui explosaient en bouquets pourpres, le tout cloisonné dans un carré de peut-être trois mètres maximum. Était-ce une ancienne cage d’ascenseur ? Le soleil dégringolait depuis une trouée à cinq ou six mètres au-dessus et semblait filtrer aussi du haut de la cloison à ma gauche. En regardant bien, je réalisais qu’elle était à moitié écroulée et que seule une affiche publicitaire collée à l’extérieur cachait le délabrement… Quel immeuble merdique ! En m’approchant des dahlias éclatants, je discernai une petite chaise de cantine métallique à moitié enfouie sous les tiges. Sacrée invitation. Je m’assis au milieu des pétales, et restai à écouter. Un vieux monsieur au troisième marchait en boitant. Une dame parlait gentiment à ses poissons. Une télévision grésillait à bas volume. C’était calme. J’étais bien.

J’avais fini par me remettre aux travaux, mais le jardin ne me sortait pas de la tête. Cette alcôve était si… Je ne sais pas vraiment. Je m’y sentais libre.
J’enchaînai machinalement une tâche après l’autre, sans cesser de penser au jardin, jusqu’au soir où je n’y tins plus ; je me précipitai en bas, traversai mon cagibi et m’empressai d’ouvrir la porte cachée. L’éclairage de rue traversant le panneau publicitaire teintait les fleurs de bleu cyan, remplaçant la féerie de la journée par un onirisme encore plus captivant.
Voilà. Enfin. J’étais bien, à nouveau. Et je me mis à écouter. Un couple âgé se parle sans s’entendre. Une mère angoissée demande à son fils ce qu’il a fait la nuit dernière, mais il ne répond pas. La dame de cet après midi parle toujours à ses poissons, elle leur raconte sa journée mais ça ne prend pas longtemps. La télévision ahane son refrain, toujours à bas volume.
Au bout d’une heure, je ne me sentis plus aussi bien : même à plusieurs dans une pièce, ces gens sont aussi seuls que moi.

Je finis par avoir l’impression que nous partagions tous un rêve commun. Chaque jour je me promettais de ne pas y retourner, mais j’y revenais pour écouter. Il m’arrivait de me relever la nuit pour m’asseoir sur la chaise glacée dans l’espoir qu’il se passe quelque chose, mais je ne surprenais aucune entorse à la routine. Et cette télévision qui ne s’arrêtait jamais ! Je prenais conscience du côté malsain de cette situation, mais je voulais prendre ce quotidien en défaut : il fallait que quelque chose arrive ! Mon déménagement devait me pousser vers une vie nouvelle et je savais que ça ne m’aidait pas, mais je refusais de croire qu’ils étaient aussi malheureux que moi : il fallait que j’écoute assez longtemps pour surprendre leur bonheur. Si je comprenais ce qui les aidait à tenir, je pourrais faire pareil !
J’étais dépendante du jardin. Aussitôt arrivée chez moi le soir, je me précipitai dans les dahlias. Même quand il pleuvait ou qu’il faisait si froid que ma peau collait à la chaise. J’attendais quelque chose. J’avais besoin d’aide, car la routine de mes voisins, finalement, ne variait jamais.

C’était une fin de journée magnifique. Pour une fois il n’avait pas plu et le ciel magenta donnait des reflets chauds à la chaise froide. Je m’assis.  Je commençais à prendre une grande inspiration mais elle fut coupée net. Un clic. J’étais sûre d’avoir entendu un clic provenant du mur en face de ma porte ! Une porte semblable à la mienne, qui commençait à s’ouvrir ! Une femme aux longs cheveux bruns en sortit doucement, le regard incrédule, avant de me voir assise au milieu des fleurs. Elle me fit un immense sourire, que je lui rendis aussitôt.
Quelque chose arrivait enfin.

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