Towerfall

Et voilà une autre nouvelle inspirée de jeux vidéos.
Cette fois il s’agit du meilleur jeu multi-local du monde : Towerfall !

Le Prince Assassin

Pieds de cristal

« Les plus grands voleurs deviennent des héros… et le plus grand héros de l’empire, c’est moi » pensait le Prince, agenouillé face au trône de cristal. La mue d’or du serpent d’Iskandia reposait devant lui dans toute sa magnificence et les regards de la salle étaient capturés par le trésor reptilien. Seuls deux paires d’yeux dédaignaient le spectacle : le regard de l’impératrice, qui se perdait au loin sans qu’une émotion ne plisse son visage de marbre, et le regard du Prince, qui scrutait la figure immobile.
La salle entière était dans l’attente d’une réaction de l’impératrice.
Un des conseillers finit par s’avancer pour prendre la peau déposée au sol, brisant le silence au soulagement de tous :
« Bravo pour cet exploit, Prince ! Comme toujours vous honorez l’empire par ce cadeau, par votre courage et votre… Esprit d’entreprise. On dirait qu’aucun trésor n’est à l’abri de votre générosité. »
Les conseillers emportèrent la mue et l’impératrice silencieuse leur emboîta le pas avec ses gardes d’élite. Les conversations reprirent dans la salle, laissant le Prince agenouillé, seul, devant le trône. Il finit par se relever. Un peu raide, il traversa la salle. Les courtisans évitaient de le regarder et semblaient s’écarter inconsciemment de son chemin, il fut soulagé d’avoir enfin quitté la salle du trône.
Il lui fallait réfléchir. Cela faisait moins de deux heures qu’il était revenu au palais, mais il se sentait déjà à l’étroit. L’omniprésence des serviteurs, des courtisans, de ses gardes du corps… Le Prince adorait qu’on le voit, mais détestait qu’on l’observe. Il avait pu sortir de la salle sans que son escorte ne le suive et en continuant jusqu’aux portes du palais en vitesse, il avait une chance de ressortir sans que ça se remarque.
Trop tard. Hara l’attendait à la porte. Ils se connaissaient décidément depuis trop longtemps. Hara apostropha le Prince dès qu’il le vit :
« Bonjour Sire. Une escapade en ville serait-elle dans vos projets ?
– Hara… On se connaît depuis combien de temps vous et moi ?
– Depuis quatorze ans, Prince.
– Alors vous savez que j’arrive toujours à vous fausser compagnie, hm ?
– Cela se peut, mais si votre mère m’a gardé à son service, c’est qu’elle sait que je continue à essayer.
– Et bien allons-y ensemble puisqu’il le faut… Vous n’espérez pas que je vous tienne la main ?
– Non. Je préfère que vos mains restent où je peux les voir. »

La procession à cheval du Prince et de ses six gardes entama la longe descente vers la cité depuis le palais de cristal. Une fois traversé le défilé des Falaises Amères, les premières maisonnées de bûcherons et de fermiers commencèrent à apparaître, sans qu’aucun visage ne se montre. Le Prince redoutait le moment inévitable où, une fois en ville, quelqu’un se mettrait à murmurer…
« Le voilà ! Le Prince Assassin ! » murmura une vielle dame à son petit fils, depuis la longue file de caravanes et de marchands qui s’entassait devant les portes. Le vacarme habituel avait laissé la place à un bourdonnement continu de murmures curieux et le Prince entendait chaque apparition de l’épithète « assassin » attaché à son nom. Hara restait impassible, habitué à ce manège. Le Prince par contre serrait son fidèle arc contre lui, mal à l’aise sur sa monture, qui commençait à le sentir et à renâcler. Assassin. Il haïssait ce nom. Déjà quatre ans…
Il ne savait pas très bien où il voulait aller, dans cette grande cité pleine de visages inquisiteurs. Hara connaissait la plupart de ses tours et il allait être difficile de lui fausser compagnie. Le Prince commençait à mettre sur pied un nouveau plan génial, et il dirigea son cheval vers le marché aux secrets, rempli en ce début d’après midi. Hara, soupçonneux, le dévisageait intensément et le Prince se sentit obligé de se justifier :
« Je veux simplement acheter de l’onguent. Je crois qu’un des adorateurs d’Iskandia m’a blessé avec une lame empoisonnée et je préfère ne pas mourir aujourd’hui, glissa-t-il avec un clin d’œil.
– Vous savez que cinq guérisseurs vivent au palais n’est-ce pas ?
– Oui mais leurs produits sentent mauvais et feraient jaunir ma peau parfaite. » Hara ouvrit la bouche pour répondre mais le Prince venait de repérer l’étal qu’il cherchait : une devanture bien fournie en poudres et explosifs, parfaits pour transformer une flèche ordinaire en arme de destruction massive. La marchande venait de reconnaître le Prince et commençait à remballer ses produits dans la précipitation tant elle devinait ce que Hara ne faisait que commencer à comprendre. Avant qu’il n’ait pu réagir, le Prince avait encoché une flèche à la vitesse de l’éclair et l’avait décochée sur une minuscule bourse conservée dans un bocal. Le bocal explosa, la bourse se déchira et le marché couvert fut instantanément plongé dans les ténèbres. Hara se mit aussitôt à hurler mais le vacarme du marché couvrait ses instructions et le Prince n’eut aucun mal à sauter de son cheval pour se glisser entre les pattes des montures de son escorte.

Il s’arrêta de courir une fois arrivé au bout du quartier marchand, soulagé d’avoir trouvé un endroit isolé. Il escalada le grand hêtre qui poussait à côté d’une église et bondit dans un mouvement souple et ample sur le toit de l’édifice. Appuyé contre une des flèches du bâtiment, il s’accroupit à l’ombre, l’arc sur les genoux, et inspira, enfin, à fond.
La mue d’or n’avait pas suffi à éveiller l’intérêt de sa mère. Il lui fallait trouver autre chose. Sur quel trésor se rabattre maintenant ? Il avait entendu une rumeur au sujet d’une épave sur la côté édentée. Grouillante de spectres, certes, mais remplie du butin de centaines de razzias pirates. Il plongea son regard dans les mystères du lointain… Restait-il seulement un trésor assez magnifique pour satisfaire l’Impératrice ?
« Oui, à Towerfall. » Le Prince fit un bon en arrière, une flèche aussitôt encochée pointée sur l’être qui venait de parler. Le mystérieux interlocuteur était dissimulé intégralement par une lourde cape brune, appuyé nonchalamment sur la même flèche que le Prince, juste à côté. Le Prince n’avait perçu aucun mouvement, ni entendu aucun bruit. Il essaya de s’adresser avec désinvolture à l’apparition, sans succès :
« Towerfall ? Les terres de l’ancien Empereur ?
– Celles-là même. Elles regorgent de richesses.
– Impossible : le pays a été rasé à blanc après la défaite du Nécromant.
– Seulement en surface. L’Empereur avait construit un immense réseau de souterrains, de tours et de temples enfouis pour protéger son armée des assauts du soleil.
– Vraiment ? Pourquoi me révéler ça ?
– Pour vous voir honoré comme vous le méritez. »
L’apparition ricana. Pendant qu’elle riait, la cape commença à s’affaisser et une fumée pestilentielle s’échappa du capuchon. L’habit finit par s’étaler au sol, vide.
Le Prince tâta l’étoffe du bout du pied, peu impressionné. Il avait déjà vu ce genre de magie. L’odeur atroce qui émanait du tissus était par contre tout à fait spectaculaire.
Towerfall ? Pourquoi pas.

Pourquoi pas

C’était très facile de trouver l’île de Towerfall, car tout le monde se souvenait d’où étaient venues les hordes mortes-vivantes pendant la guerre : du Sud. Convaincre quelqu’un d’y aller, par contre, s’était avéré difficile, même pour le jeune homme irrésistible, intelligent et diplomate que le Prince pensait-être. Il avait été obligé, la mort dans l’âme (prétendait-il) de dérober une magnifique petite flette d’if. Le bateau à une voile ne manquerait certainement pas à son propriétaire, qui devait être un marchand riche et diabolique comme tous les marchands, se disait le Prince. Pour être honnête, il lui fallait tout de même reconnaître que les caisses remplies à ras bord de vivres était un plus et qu’il ne serait pas tout à fait injuste d’en renvoyer un peu à son propriétaire. Sauf si la faim le poussait à tout dévorer bien sûr. Ou s’il oubliait.
Quoi qu’il en soit, il avait mis le cap au sud et avait déplié la voile en s’allongeant sur le pont pour faire une petite sieste au soleil. À son réveil, la voile était détachée et sa boussole impertinente lui affirmait qu’il faisait route vers le Nord. Le Prince était vexé : si un simple marin était capable de manœuvrer un bateau, il devait forcément pouvoir le faire dix fois mieux. Il rattacha la voile en la positionnant bien face au sud cette fois et noua même un bout de corde qui traînait au cas où. Il entreprit ensuite de s’allonger sur le pont pour observer les poissons évoluant dans l’eau claire. Il vérifia la boussole au bout d’un moment : l’Ouest ! Le Prince commençait à s’énerver. Quelle malchance d’être tombé sur un bateau défectueux ! Et cette voile qui bloblotait maintenant, toute flasque et fripée… Insultant cet avare de riche marchand qui ne changeait même pas ses voiles usées, il installa les grandes rames et commença à pousser, les yeux rivés sur la boussole pour garder le cap au sud. Il pouvait au moins compter sur la force légendaire de ses bras pour arriver à Towerfall avant la nuit.
Quinze minutes plus tard, le Prince épuisé dévorait un pain de noix avec des fruits séchés, méditant sur la mauvaise volonté du monde. Il avait chaud, mal aux bras, il s’ennuyait – rien d’autre à voir que la mer où qu’il regarde – et il était à court d’idées. Heureusement, ces énormes nuages noirs qu’il voyait approcher annonçaient une pluie bien rafraîchissante. Le courant marin et le vent rapprochèrent très vite le bateau et les nuages et le Prince sourit aux cieux : « Enfin un peu de chance, je suis juste là où il faut pour profiter de la pluie ! »
Quinze minutes plus tard, le Prince hurlait. Accroché de toutes ses forces à un anneau de fer sur le pont, il s’efforçait de ne pas être emporté par les vagues géantes, cerné d’éclairs qui illuminaient le pont comme en plein jour. La voile était maintenant tout à fait tendue et fonctionnait à merveille, faisant pencher l’embarcation si près de la mer que ciel et eau ne faisaient plus qu’un. Tout son corps lui faisait mal. Les vagues ressemblaient à de gigantesques léviathans l’avalant et le recrachant sans cesse. Il savait qu’il ne pourrait plus tenir très longtemps, et au moment où, à bout, il sentit qu’il allait lâcher… Il lâcha.

Bras, ok. Jambes, ok. Arc, ok.
Pour le reste, il n’était pas encore sur, mais au moins il avait l’essentiel. Sa tête tournait plus vite qu’au bal des fous du printemps et ses poumons lui donnaient l’impression d’être remplis de poivre. Il ouvrit les yeux tant bien que mal, cherchant la plage, la mer, les poissons appétissants… Mais non. Il ne voyait que des arbres à perte de vue, de grands pins sinistres émergents d’une brume épaisse. Il était allongé sur un sol d’aiguilles, trempé d’eau salée, dans une forêt silencieuse.
Quelles que soient les particularités de sa personnalités, le Prince, au moins, ne paniquait pas facilement. Il se releva et retira dignement ses habits pour les faire sécher sur une branche basse. Il entassa du petit bois en dessous puis sortit de sa poche une bourse minuscule, cirée et cachetée pour rester étanche. Il en fit tomber une poudre rouge qu’il déposa tout doucement, sans respirer, sous la branche basse. À la seconde où une goutte d’eau tomba sur la poudre, celle-ci s’enflamma et entraîna la combustion du petit bois. Une flambée réchauffa la clairière et mis un peu de couleur sur ce panorama grisâtre. Mais le feu ne suffisait pas à le réchauffer. Le Prince nu et tremblotant se tenait si près des flammes que le bout de ses cheveux grésillait. Ils grésillaient même beaucoup ! Il fit un bon en arrière en se piquant les pieds sur les épines pendant qu’il se frappait la tête pour éteindre un début de feu dans son abondante chevelure blonde.
Les arbres avaient quelque chose d’anormal. Les bonds du Prince l’avait éloigné du feu de quelques mètres et il voyait distinctement les troncs s’incliner vers les petites flammes. Il imaginait que les arbres, curieux, se penchaient sur quelque chose qu’ils n’avaient jamais vu auparavant. Les flammes semblaient même avoir une action sur le ciel, qui était devenu visible juste au-dessus, trouée dans la brume qui laissait apparaître une lune pleine. En plein jour.
Il resta à côté du feu, l’alimentant régulièrement en bois mort jusqu’à ce qu’il puisse remettre ses amples habits roses sans trop frissonner. Ils étaient encore un peu collants ; rester nu était tentant mais… Il préférait attendre d’en savoir plus d’abord. La nuit se rapprochait à grande vitesse, il choisit donc une direction au hasard, empoigna son arc maintenant sec dans une main, une torche de fortune dans l’autre, et s’enfonça dans la forêt inconnue.

Retour de flamme

Il y avait un chemin. Un passage énorme au milieu des arbres, large de plusieurs mètres et parfaitement rectiligne. Le sol paraissait brûlé et était parsemé d’énormes écailles de serpent à intervalles réguliers. Seul le bruit des pas sur le sentier durcit se faisait entendre, mais la faim et peut-être aussi le courage poussaient le Prince à avancer à vitesse de course. Comme dans un rêve, les arbres laissèrent enfin apparaître un mur de pierre, s’écartant du sentier comme on lève un rideau.
C’était le mur d’un vieux fortin, entouré de douves remplies d’une eau noire et agitée. Le Prince n’était pas prêt à se mouiller à nouveau et il était certain qu’une eau qui bouge sans vent, ce n’était pas bon signe. En faisant le tour, il fit la découverte d’un ancien pont surplombant les douves, écroulé, malheureusement. Le pont menait autrefois à une grande double porte qui gisait en morceaux. Elle était noircie. On l’aurait cru frappée d’un bélier de flamme tant les dégâts étaient brûlés, ciselés et circulaires.
Le Prince ne se laissait pas arrêter par de simples fossés. Certains débris du pont avaient été expulsés de son côté et parmi eux des morceaux de gardes-fous encordés. En nouant les débris il réussit à obtenir presque trois mètres de corde, mais impossible de passer les douves avec une si petite longueur. Il avisa un très vieux sapin qui tendait ses branches au-dessus de l’eau. L’arc accroché en bandoulière, il escalada le tronc centenaire en grimaçant au contact de l’écorce collante et se faufila sous les longes rangées d’épines. Il se mit debout en équilibre précaire sur le bout d’une branche, vacillant au-dessus de l’eau qui s’agitait de plus en plus, encocha une flèche à laquelle il avait accroché le bout de corde, et bondit. En plein vol, il tira la flèche dans un interstice entre deux pierres au-dessus de la porte défoncée, la corde attachée à sa ceinture se tendit dès qu’il commença à tomber et l’angle le propulsa dans le passage. Il coupa la corde juste avant de toucher terre et fit une réception parfaite, genou avant plié et jambe arrière tendue, rajustant son bandeau en faisant un clin d’œil aux ténèbres. Dans le noir, quelqu’un applaudit.
Le jeune souverain essaya d’atteindre son carquois mais avant d’avoir pu attraper un empennage une femme était sortie des ténèbres pour menacer son visage d’une flèche qui lui piquait le bout du nez. La femme qui maintenait le carreau était emmitouflée dans une robe bleue, ample et lourde, qui rappelait une bure de prêtre. Sa main était ferme, sa concentration absolue. Le jeune homme, toujours sur un genou, se releva doucement en souriant crânement. Il rajusta ses cheveux et apostropha la mystérieuse prêtresse :
« Ce n’est pas ici que je m’attendais à une si belle rencontre. Vous devez être une prêtresse de l’amour !
– Cette phrase est comme votre entrée : c’est lourd et on vous voit venir de loin.
– Pourtant si je vous rencontre c’est que je n’ai pas si mal réussit. Reconnaissez qu’il n’est pas courant de voir un homme bien né d’avoir autant d’audace, dit-il avec un clin d’œil. Car, oui, je suis Prince.
– Je sais qui vous êtes : le tristement célèbre Prince Assassin.
– Je ne souffre pas ce nom je vous préviens. Vous ne me connaissez pas.
– Vraiment ? Le célèbre Prince qui défie et tue en duel tous les héros du royaume, le fameux Prince qui abat son propre maître d’arme par vexation, l’illustre Prince qui dérobe les trésors de son propre pays…
– Stop ! cracha le Prince en saisissant son arc, visant la prêtresse à son tour. »
Les flèches des deux archers s’étaient croisées en une posture mortelle. Le premier des deux qui relâcherait son doigt, déclencherait le carnage. Personne ne bougeait plus. La sueur coulait sur leurs joues et la colère grondait dans leurs cœurs. Un grondement guttural et affamé. Un grondement qui… Malédiction ! Ça ne venait pas de leurs cœurs, mais du tunnel derrière eux ! Comme un seul arc, les combattants se retournèrent en un éclair et deux traits abattirent la chose titubante qui progressait vers eux en grognant. La créature s’écroula, et, feignant de s’ignorer, le Prince et la dame en bleu coururent récupérer leurs flèches. Le tunnel plongeait en pente raide dans le sol. On apercevait au loin une lumière azurée vaciller. On devinait une caverne, ainsi que quelques reflets dorés que le Prince trouvait particulièrement prometteurs. La prêtresse fonça et le souverain dû courir pour ne pas se laisser distancer.

Ballet incendiaire

Des champignons ! Des champignons partout ! La lueur bleutée éclairant la caverne provenait de dizaines de gros champignons et les quelques torches fixées au mur semblaient bien inutiles. La salle était profonde, aménagée de plates-formes circulaires entourant un puits central au fond duquel brillait… Un coffre !
Les deux archers arrivèrent par le boyau collé au plafond en glissant sur de la mousse, tendant bras et jambes en tous sens pour ralentir la chute avant le vide. Ils finirent par se raccrocher à la seule chose possible -l’un l’autre- avant de se repousser violemment.
À la seconde où il récupéra son équilibre, le Prince bondit du bord de la mezzanine de pierre vers une colonne de soutiens en contrebas, sauta sur un affleurement minuscule et se propulsa sur l’arrête d’un promontoire, le ratant de peu. Agrippé à bout de bras pour ne pas s’écraser dix mètres plus bas, il osa un coup d’œil vers la prêtresse en bleu mais elle semblait n’avoir pas bougé de la-haut. Le coffre n’était plus très loin !
Il comprit ce que son adversaire regardait : un trio de boules verdâtres qui tournaient leur unique œil grotesque et globuleux dans sa direction. Les créatures commencèrent à bondir gaiement vers lui mais agrippé comme il l’était, impossible de leur régler leur compte.
Une flèche venue du haut transperça le blob de tête, qui se décomposa en une flaque gluante. Le Prince l’aurait parié, on ne laissait pas quelqu’un comme lui dans les ennuis ! Il entendit un juron et une deuxième flèche se planta juste à côté de sa tête : scandaleux ! Il se lança à la force des bras dans le vide, utilisa un muret pour rebondir, et, dans une manœuvre piquée retournée, se servit des renforts de ses coudes et genoux pour freiner une glissade verticale qui l’amena en douceur à côté du coffre. Souplesse, élégance, style. Sa marque de fabrique. Il abattit les deux blobes restants d’une seule flèche en cherchant un quatrième adjectif quand un bruissement d’ailes lui fit lever la tête. De grosses boules noires battaient paresseusement des ailes, voletant en cercles qui se rapprochaient, se rapprochaient…
Le Prince banda son arc et entendit la prêtresse qui l’interpellait : « Pas ceux-là imbécile ! » Quel culot. Il se fit un plaisir de viser soigneusement et lâcha son trait, remarquant la prêtresse qui plongeait au sol. Il trouva ça un peu exagéré pour une simple flèche, jusqu’à ce que le carreau atteigne sa cible. Qui explosa. La déflagration atteignit une autre créature. Qui explosa à son tour ! De la pierre et du bois pulvérisés commencèrent à pleuvoir sur le Prince, que l’explosion avait rendu sourd et roussi. Il eut la présence d’esprit tardive de se mettre à plat ventre et commença à ramper vers le coffre prometteur, comptant profiter de la fumée et de la confusion. Il l’atteignit et fit sauter la serrure d’un seul mouvement. Au lieu des merveilles qu’il espérait, une bulle brillante en sortit, flottant comme un spectre courroucé de sa tombe profanée. Le jeune archer toucha la bulle du bout du doigt et se fit aussitôt avaler. Il se sentait étrangement en sécurité derrière la paroi translucide, mais est-ce que ça suffisait à compenser la déception ? Rien n’était moins sûr. Si c’était CA les trésors de Towerfall, ça allait poser problème.
Il se releva, saisissant dans un réflexe éclair une flèche qui lui fonçait dessus, un instant avant qu’elle ne le transperce. Il l’encocha aussitôt sur sa propre corde et visa la prêtresse bleue, cette fois c’était trop ! Il lâcha la flèche. Elle fit une esquive parfaite en bondissant à la verticale et lui décocha un nouveau trait, qu’il esquiva à son tour en un ample double-saut, vif comme une anguille. Elle bondit au-dessus de lui entre deux plates-formes et il décocha toutes ses flèche sans pouvoir la toucher, criant de rage. Il la chercha des yeux mais fut distrait par la bulle qui grésillait autour de lui, avant de disparaître… Transpercée par ses propres flèches lancées en l’air qui lui retombaient dessus ! Il roula pour éviter les deux dernières et percuta la prêtresse qui avait essayé de le contourner. Un peu sonné, il l’empoigna par le col :
« Mais vous êtes qui à la fin ? Pourquoi m’en vouloir à MOI ?
– Je suis la Dernière de mon Ordre, les monstres de Towerfall périssent par ma main.
– Je ne suis pas un monstre et je viens juste d’arriver !
– Justement, je ne vous laisserai pas empirer : vous êtes déjà bien assez affligeant. »
Affligeant ? Lui ? Le PRINCE ? Personne n’avait osé lui parler sur ce ton ! Il en restait bouche bée. La Dernière de l’Ordre le propulsa en arrière avec une force insoupçonnée et il crut son heure arrivée. Il fit un bon désespéré pour échapper à l’arc assassin mais retomba droit sur une bombe volante qu’il n’avait pas vu arriver. L’explosion le propulsa au travers d’un mur qui vola en morceaux de vieille pierre, pendant qu’une partie de la salle s’écroulait et qu’il roulait cul par-dessus tête dans un tunnel dérobé.

Des haricots dans la nuit

Dans le silence et les ténèbres, le Prince avait rampé longtemps. À force d’ascension, il avait réussi à se hisser jusqu’à un boyau donnant sur l’extérieur et avait pu enfin respirer goulûment l’air de la nuit. Perché sur un promontoire rocheux, il était baigné par la clarté de la lune… Et par un parfum de haricots cuits. Il avait une vue dégagée sur la forêt ténébreuse et la source de l’odeur était certainement cet unique feu de camp à l’horizon. C’était le premier signe de vie qu’il observait à l’extérieur ; la curiosité était à son comble ! Il entama aussitôt la longue descente vers les arbres, espérant que la lune suffise à le guider. Au pire, il se repérerait à l’odeur.
Cette partie de la forêt n’avait pas l’air dangereuse. Cette partie de la forêt avait l’air… Morte. Pas de renard malin, de lapin coquin ou de loup chafouin. Rien que des arbres spectateurs de rien du tout. Au moins, ça rendait les choses plus faciles pour avancer, mais on se sentait observé en permanence. Quelque chose allait bondir. On le sentait.
Le campement s’avérait plus loin que le Prince ne l’avait cru du haut de son perchoir et c’est au bout d’une heure qu’il finit par entrevoir le vacillement des flammes entre les branches. Il se baissa bien bas, genoux pliés, quasiment jusqu’au sol. Un minuscule pas après l’autre, il avança vers les flammes comme un gros chat rose. Il s’aplatit derrière un tronc et grimaça de dégoût ; l’écorce était trempée : l’arbre avait servi de toilettes ! Il cria sans un bruit en secouant ses mains au ralenti, reculant vers un arbre plus digne. De là, il avait une vue parfaite sur le feu et pu se rendre compte qu’un véritable campement avait été installé. Une petite tente, une gamelle, un… Énorme tas de flèches ?
Un clic funeste retentit dans son dos, accompagné de la sensation d’une pointe de métal sur la nuque. Une voix grave et rocailleuse l’interpella, goguenarde :
« Ouais c’est vrai. Je fabrique des flèches. Ça me détend mieux que le tricot.
– En plus, si j’en crois l’odeur, vous êtes plus doué pour les flèches que pour les haricots, répondit le Prince.
– Ah-ah, tu as raison le flamant rose. Tu sais, je pensais être le seul être vivant de tout le pays. Quelle crasse as-tu faite pour qu’on t’envoie ici ?
– Aucune. Je suis collectionneur et je suis sûr qu’une pièce magnifique sur cette l’île n’attend que moi.
– C’est possible… si tu la payes avec ton âme. »
Le Prince sentit la pression de la flèche sur sa nuque diminuer et un grand gaillard passa pesamment à côté de lui pour s’asseoir à côté du feu. Le bonhomme était habillé comme un Soldat, tout en cuir orange. Il était grand et massif et sentait le sanglier. Il invita le Prince à ses côté en tapotant la souche sur laquelle il était assis. Le Soldat tendit ensuite une gamelle et le jeune homme réalisa que même si cette tambouille avait le pouvoir d’empuantir une forêt entière, il avait suffisamment faim pour avaler ça. La bouche pleine, il demanda :
« Et vous, pourquoi venir bivouaquer sur ces terres hantées ?
– J’ai un boulot à finir. Je suis déjà venu ici, il y a des siècles. Ça n’avait rien à voir, ça t’aurait plu. À l’époque… J’étais enrôlé dans les troupes de l’Empereur. »
Le Prince se crispa à cette révélation. Les troupes de l’Empereur nécromant avaient laissé dans la conscience collective une sale cicatrice. Ces Soldats avaient déferlé sur les terres, invincibles et terrifiants. Néanmoins, leur particularité d’habitude, c’est qu’ils étaient morts. Or le Soldat orange paraissait bien vivant. Il dut remarquer l’expression du Prince car il poursuivit en souriant :
« Il n’y avait pas que des morts-vivants dans l’armée. On ne croirait pas, mais il y a des choses qu’un squelette ne fait pas aussi bien qu’un gars en chair. Comme l’inventaire. Ou la compta. Ces salopards de cadavres sont complètements bouchés, tu n’imagines pas… Quand l’Empereur a commencé à parler de raser tout le continent, j’ai senti qu’il était temps de mettre les voiles. J’ai retourné ma cape et je me suis enfui. Et après j’ai assisté de loin aux horreurs commises par ses troupes. J’ai vu le pays à feu et à sang sans rien faire d’autre que me tordre les mains comme un coprolithe. Bref, j’ai peut- être rien fait à l’époque, mais aujourd’hui je me rachète.
– Mais comment ? La guerre est terminée, il ne reste plus rien des armées de l’Empereur !
– Si. Il reste l’Empereur lui-même. »
Une rafale violente se souleva subitement et éteignit le feu de camp, dispersant marmite, tente et flèches. Le Prince et le Soldat Tourne-cape avaient leurs arcs tendus dans le noir, écarquillant les paupières sans y voir plus clair. Un rire profond et caverneux s’abattit sur eux comme une tempête, les renversant derrière la souche par sa puissance. Les deux archers hébétés se mirent dos à dos. De long gémissements gutturaux retentirent alors dans le glas de la nuit. Les gémissements se rapprochèrent inexorablement. Les ténèbres qui avaient envahi le camp semblaient impénétrables. Le Prince était sur le point de lâcher sa flèche au jugé quand une flamboyante explosion les propulsa à nouveau en arrière, bras et jambes emmêlés dans les cordes de leurs arcs. L’éclat de l’explosif leur avait permis d’entrevoir une foule de cadavres titubants prête à se refermer sur eux.
D’en haut, quelqu’un projeta deux cordes en plein dans le visage des archers et ils s’empressèrent de les saisir faute de meilleure idée. Ils sentirent une tension brutale et s’accrochèrent avec l’énergie du désespoir, s’écrasant aussitôt dans le tronc d’un immense pin. Ils parvinrent à ne pas lâcher malgré le choc et grimpèrent, sonnés, jusqu’à une énorme branche dissimulée en hauteur où ils se hissèrent à quatre pattes. Le Prince connaissant le visage qui les regardait avec dégoût. La Dernière de l’Ordre leur fit signe de se taire, mais ne put s’empêcher de leur cracher entre ses dents :
« Si quelqu’un doit vous tuer : C’EST MOI ! »

L’amicale de la galère

Faisant preuve d’un opportunisme à tout épreuve, le Prince saisit cette occasion pour aborder suavement la prêtresse en bleue :
« C’était vous, je le savais ! C’est par vous, par vous seule, que je voulais être sauvé. Notre première rencontre malheureuse nous a éloigné de notre destin et voilà que les étoiles nous rapprochent à nouveau : la passion, comme la mort, est écrite sur un parchemin à l’épreuve des flammes, et-
– La ferme, crapaud ! Je vous ai envoyé les cordes mais pas l’explosion. Je n’arrivais pas à décider si vous laisser mourir était aussi bien que de vous tuer moi-même. »
La prêtresse se tourna alors vers le Soldat :
« Toi surtout ! Ça fait longtemps que j’attends de pouvoir te faire payer, je vais savourer ma vengeance !
– Retiens ton bras ! la supplia le Soldat. J’expierai mes péchés mais je dois terminer avant ce que j’ai commencé, c’est plus important que notre litige.
– Terminer quoi ? Il ne reste personne à massacrer ici, monstre ! »
Elle s’interrompit brutalement car un bruit très net provenait de la base du tronc. Un choc de hache. Et même plusieurs chocs de plusieurs haches, accompagnés de vibrations dans la branche. Les gémissements des morts-vivants entouraient complètement l’arbre, et le bilan de la situation se noircissait de seconde en seconde. Il ne paraissait soudain plus si gros, ce tronc. Même la prêtresse furieuse était déstabilisée.
Un rire espiègle tintinnabula soudain depuis les branches hautes. Les trois archers sursautèrent et le pin craqua de façon inquiétante. Ils s’efforcèrent de scruter les amas épineux au-dessus de leurs têtes, mais ne discernaient qu’une masse de vert sombre. Une voix suivit le rire :
« Dites-moi, vous auriez besoin d’un petit coup de pouce que je ne serais pas étonnée ! ». Une silhouette se détacha du ciel pour s’abattre sur leur branche, les faisait tous bondir à nouveau. La nouvelle arrivante était recouverte de tissus verts et semblait sur le point d’exploser de rire. Elle se fondait tellement bien dans cet environnement sylvestre qu’on la prenait facilement pour un grand buisson de ronces, sauf pour les cheveux roux.
Elle leur fit un clin d’œil, encocha une longue flèche à pointe rouge et visa la foule des agresseurs au bas du tronc. Le Prince éberlué vit la flèche foncer droit dans l’orbite vide d’un énorme squelette, qui explosa en dispersant son anatomie en flamme sur ses voisins en mal de vivre. L’archère verte rangea une mèche rousse sous sa capuche avec un air satisfait, mais le Prince qui fixait encore le carnage poussa un cri d’alerte : « Le feu ! Le feu ! Droit sur nous ! »
Quatre têtes se penchèrent vers le bas de la branche pour observer un début d’incendie ronger la base du tronc déjà très entamée par les haches. Ils se dévisagèrent les uns les autres une seconde avant que l’arbre ne s’abatte dans un quatuor de hurlements.
Sonnés, entourés par les flammes, les quatre archers s’extirpèrent maladroitement des branches brisées en cherchant une trouée où fuir. Seule l’incendiaire verte semblait à l’aise et bondit légèrement par-dessus un buisson en faisant signes aux autres de la suivre. Ils s’exécutèrent lourdement, mais accélérèrent aussitôt en voyant le feu les talonner de près, bondissant de troncs en troncs à la vitesse d’un cobra. La course sembla durer une éternité. Chaque fois qu’ils se pensaient perdus, rattrapés par l’incendie, l’archère verte dénichait un passage ou un ancien sentier et ils reprenaient un peu d’avance. La fumée les aveuglait et les faisait tousser de plus en plus fort. Le Prince commençait à avoir la tête qui tournait violemment et éprouvait un sentiment nouveau : il doutait de lui. Arriverait-il à s’en sortir ?
L’archère de tête hurla. Ce qu’elle criait était couvert par le bruit des flammes, mais la rivière qu’elle désignait était bien visible. Elle tira de toutes ses force sur une petite barque dissimulée à côté de la berge, la mit à l’eau, et leur fit signe de monter à bord. Ils s’y précipitèrent sans prendre le temps de se demander comment tenir à quatre dans une barque pour une personne, et l’embarcation surchargée commença à tanguer, poussée par le fort courant de la rivière. Les arbres en flamme défilaient à toute vitesse et ses occupants s’agrippaient les uns aux autres pour ne pas passer par-dessus bord. L’archère verte leur cria aux oreilles :
« Au fait, on m’appelle la Vigilante ! ENCHANTEE !
– La Vigilante… La Voleuse Vigilante ? s’exclama le Soldat.
– J’en ai bien peur ! Des fois c’est chiant d’être aussi célèbre… »
La barque allait maintenant bien trop vite pour continuer cette conversation, et bien que le bruit des flammes soit derrière eux un grondement continuait pourtant à se faire entendre. Le Prince se sentait cette fois vraiment malade. Et pourquoi n’arrivait-il plus à voir la rivière au-delà de dix mètres ? Et pourquoi sentait-il les trois autres se serrer de plus en plus ?
La réponse vint brutalement.
La rivière plongea sans prévenir en une immense chute d’eau qui avala l’embarcation d’un bon appétit. Il n’y eut pas de cris. La terreur avait saisi trop brutalement les cordes vocales des archers pour qu’on puisse encore en sortir un son.
La surface de l’eau les reçus comme une porte reçoit un bélier. Heureusement, elle était suffisamment glacée pour les empêcher de s’évanouir et ils réussirent à surnager dans les remous impitoyables. Surnager, mais pas se diriger. Le Prince sentait bien que c’était l’eau seule qui décidait où le déposer. Il brassa tant qu’il put, réussit à arracher à la force des bras de petites goulées d’air avant que le courant ne lui saisisse les jambes et l’entraîne sous le torrent d’eau qui déboulait du ciel.

Révélations moites

Le Prince essayait de garder une contenance. En vain. À sa décharge, il faut avouer qu’il est dur de rester digne quand on crache et qu’on vomit sur le sol d’une grotte, trempé comme un rat. Heureusement pour lui la lumière était faible, et les trois autres, dans le même état. Il finit par se relever en chancelant, se creusant la tête pour trouver une réplique de circonstance mais la Dernière de l’Ordre brisa le silence avant lui :
« J’ai entendu parler de cet endroit ! C’est un des Imagiers de la Prophétie ! Quelqu’un peut-il faire de la lumière ?
– Mes flèches incendiaires sont trempées, désolée, répondit la Vigilante.
– Désolé mais il n’y a que moi que la passion éclaire, glissa le Prince.
– Moi j’ai un briquet, dit le Soldat. »
Il joignit le geste à la parole en sortant le petit outil de métal, un silex et un peu d’amadou d’une bourse huilée et commença à essayer de produire une flamme dans l’atmosphère humide. Il finit par réussir à confectionner une torche de fortune et les archers échappèrent à l’unisson un « oh ! » de stupéfaction.
La cascade en effet tombait comme un rideau de fer devant la grotte, à quelques mètres d’eux à peine, sans qu’aucun bruit d’eau ne s’entende dans la caverne. Les murs étaient recouverts de dessins illustrés grossiers mais explicites, qui luisaient légèrement. Ils se massèrent autour du Soldat et de sa lumière pour essayer de les déchiffrer. Cela ressemblait à… Un mode d’emploi. L’Empereur y était dépeint, d’abord comme un homme, puis comme un mort à la tête d’une armée, puis comme une sorte de dieu dans un ciel d’orage. Il y avait beaucoup de détails sanglants, avec des pans entiers dédiés uniquement aux sacrifices. La dernière fresque occupait toute la hauteur de la paroi. Elle était plus soignée que les autres. Elle semblait presque récente. C’était certainement la plus préoccupante, car n’étaient-ce pas quatre petites silhouettes avec un arc qu’on voyait dessinées autour de l’Empereur sur son trône ? Et cette dernière image de l’Empereur qui envoyait des éclairs depuis le ciel avec un arc dans les mains, que voulait-elle bien dire ? Un doute irritant titillait le Prince :
« Prêtresse, comment as-tu connu notre ami Soldat ?
– J’ai assisté, en première loge pourrait-on dire, à un de ses massacres d’autrefois. On m’a dit qu’il était à Towerfall, je suis venu obtenir réparation.
– Et toi Soldat, tu as reconnu la Vigilante, comment ça se fait ?
– Je suis venu à Towerfall pour abattre l’Empereur… Car j’ai besoin d’un tel exploit pour me faire accepter par le clan de l’Écorce que représente la Voleuse Vigilante. C’est pour obtenir son approbation et commencer une nouvelle vie que je fais tout ça.
– Donc j’imagine que toi, archère sylvestre, tu es venue rencontrer le Soldat ?
– Pas du tout ! Une prophétie a annoncé que si je ne protégeais pas la prêtresse bleue de Towerfall, le monde était perdu. Je suis venu m’assurer qu’il n’arrive rien à la Dernière de l’Ordre.
– Mais… Qui parmi vous est venu pour moi alors ? »
Un silence gêné suivit sa question. C’était inconcevable, quelqu’un était forcément venu pour lui. Le Prince insista :
« Mais… Prêtresse, tu m’as pourtant aussitôt reconnu !
– Tout le monde te connaît…grommela la prêtresse.
– Oui ça j’imagine, mais-
– Ce qu’elle veut dire, le coupa la Vigilante, c’est que tout le monde connaît le prince rose assassin, le fils à maman de l’Impératrice. Mais tout le monde s’en fout. »
Le Prince était écarlate d’indignation. Il avait envie de faire disparaître leurs petits sourires ironiques dans une explosion cataclysmique. Il avait envie d’une sortie fracassante. Il se dirigea d’un pas ferme et courroucé vers le rideau d’eau de la chute, mais glissa et s’étala à plat ventre sur la roche humide. Horrifié, il attendit les rires, mais en relevant sa tête découvrit que les autres archers ne faisaient déjà plus attention à lui. Ils remontaient le boyau de la grotte vers des marches taillées qui luisaient.
Il leur emboîta le pas, l’air de rien. Les marches étaient larges et grimpaient fortement, entourées de parois de plus en plus décorées. Une odeur d’encens âcre et entêtante descendait sur eux depuis les mystères du dessus. L’escalier tournait parfois brutalement, en limaçon, et la pénible ascension vit bientôt des chants accompagner l’encens.
Ils ralentirent le pas. Les marches laissaient la place à un couloir au sol de marbre verdâtre. Au bout du couloir, une arche soutenue par des colonnes sculptées de crânes était éclairée par des centaines de chandelles posées au sol. Derrière l’arche, les ténèbres impénétrables. Les quatre archers, arcs bandés, enjambèrent les chandelles…
Une herse d’acier tomba derrière eux à la seconde où ils franchirent l’arche. La salle s’illumina d’un coup, des dizaines de torches s’enflammant d’elles-mêmes. D’immenses fenêtres aménagées dans les hauteurs révélèrent un extérieur impossible de tours de pierre reliées de ponts dans le lointain, s’élevant à des hauteurs vertigineuses vers un ciel enneigé qui contredisait la saison. Des bannières sinistres pendaient en grand nombre, flottant sans qu’il y ait le moindre vent. Des balconnets de bois entouraient les hauteurs de la salle, lui donnant des airs d’arène. Au centre du lieu : un grand trône d’or.
Un rire puissant retentit, émanant du trône vide.

Le roi est mort

Des fenêtres dimensionnelles apparurent de nulle part. Des créatures écarlates molles et rondes s’en extirpèrent, suivies de personnages encapuchonnés portant de grandes faux rouillées. Ils plongèrent dans le vide depuis les balcons, droit sur les archers qui les reçurent d’une pluie de flèches fatales. Les boules explosèrent et les faucheurs se liquéfièrent dans un cri rauque, donnant l’impression aux quatre combattants d’être sortis d’affaire. À tort.
Un autre passage s’ouvrit aussitôt, provoquant l’apparition d’un être effrayant. Humain, le visage déformé par la haine, la chose volait vers eux à la vitesse de l’éclair grâce à deux grandes ailes blanches. Il évita sans peine les flèches du comité d’accueil et d’un mouvement de main désinvolte fit apparaître une tornade de deux mètres qu’ils esquivèrent de justesse. La tornade se dissipa vite mais les archers étaient déjà en mouvement, se positionnant aux quatre coins de la pièce. Le monstre fonça vers la Vigilante, esquiva un trait expert vers sa tête et força l’archère verte à se jeter au sol sous une nouvelle tornade. Le Soldat venu de derrière fut une seconde trop lent et subit exactement le même manège, sautant du balcon sur lequel il s’était hissé pour s’aplatir au sol sous un tourbillon assassin. Au moment où la créature démoniaque s’apprêtait à l’achever, la Dernière de l’Ordre se laissa tomber depuis le plus haut balcon. Incapable de réagir à cet assaut inattendu, le monstre reçut l’archère sur la nuque et le bruit d’os brisés s’entendit dans toute la salle du trône. La prêtresse acheva sa réception d’une magnifique roulade pendant que la chose ailée se dissolvait dans le néant.
Les vagues d’assaut ne semblaient pas prêtes de s’arrêter. Les adversaires devenaient plus coriaces, plus subtils. Une sentinelle de cuivre, terreur volante en forme de pointe de lance, vint menacer leur survie par des jets de flèches lumineuses qui poursuivirent leurs proies. Ces dernières ne durent leur salut qu’à leurs réflexes hors du commun, ou, dans le cas du Prince qui fuyait devant une boule-cyclope, la chance absolue.
En suivant des yeux la flèche de lumière qui venait de le manquer d’un cheveu, le Prince crût voir quelque chose bouger sur le trône. La silhouette d’un vieil homme ricanant. L’air vacillait et la vision semblait parfois claire pendant une seconde avant de disparaître à nouveau. Le Prince sentait qu’une chose atroce allait se produire et s’apprêtait à avertir les autres quand une seconde apparition capta son attention au point de lui faire oublier tout le reste. Grande, élégante, aux courbes finement dessinées, luisant légèrement dans la lueur des torches : la vision d’un coffre. Cette vue fit réagir ses jambes avant sa tête et il se mit à courir.
L’archère verte l’avait aussi repéré et elle lâcha trait après trait sur le Prince pour le décourager d’avancer en criant : « C’est à moi ! À moi ! ». Le Prince se sentait des ailes, il réussit à rattraper chacune des flèches qui lui étaient destinées et poursuivit sa course vers le coffre central. C’était sans compter la prêtresse bleue qui tira sur lui une des flèches de lumière volées à la sentinelle, l’obligeant à faire demi-tour et à cabrioler comme un dément. La prêtresse lui hurlait d’arrêter, qu’il s’agissait d’un piège. Quelle bande de jaloux ! pestait le jeune archer en sautant d’un balcon à l’autre pour perdre la flèche à ses trousses. Ce n’était pas quelques paysans insolents qui allaient l’empêcher de ramener une récompense ! De toute façon il était presque au coffre et les autres étaient loin… Croyait-il. Le Soldat surgit à un mètre de lui à peine, l’arc bandé. Il ne dit rien mais son hochement de tête était très clair, ça voulait dire : « non ».
Quelle tuile ! Le Prince se sentait coincé. La salle se mit à trembler sans prévenir et un rire tonitruant vint les assourdir depuis le trône, dans lequel tout le monde pouvait maintenant voir un vieil homme musculeux aux longs cheveux blancs et au regard féroce, dévoré par le vide. Le Soldat pétrifié par l’arrivée de l’Empereur ne vit pas le Prince rouler entre ses jambes et ouvrir le coffre, la bouche grande ouverte.
Le Prince plongea les mains à l’intérieur, le front plissé d’une ride perplexe. Il en sortit un gros globe de verre qui semblait rempli de fumées liquides, dans lesquels son regard fut comme noyé. Il lui sembla que son esprit s’embourbait et sous ses yeux ébahis la sphère se décomposa doucement, s’ouvrant au ralenti pour laisser de longs bras de brume nager paresseusement dans la salle… Et tout se ralentit. Le Prince essaya de bouger mais son corps lui obéissait avec quelques secondes de retard. Il vit le Soldat viser le trône avec la rapidité d’une brique et aperçu la Vigilante lui adresser un geste insultant d’une main qu’elle mit plusieurs secondes à lever.
Simultanément, l’Empereur sur le trône prit feu et rejeta ses cheveux en arrière, riant aux éclats. Tout son corps se déforma, se tordit et se brisa. Un nouvelle forme émergea de ses membres torturés : une tête énorme, sombre et démoniaque, ornée d’une impossible couronne d’or, des ailes membraneuses grotesques qui surgirent de l’arrière du crâne, d’immenses yeux rouges comme deux flammes liquides. La créature impériale s’envola du trône.
Comme tout le reste, cette scène atroce se déroula au ralenti mais le temps claqua soudainement et le retour à la normale fut comme une décharge d’adrénaline pour le Prince. Il ne prit pas le temps d’être choqué et décocha flèche après flèche sur le monstre jusqu’à ce que son carquois sois vide. Elles rebondirent toutes. Une barrière d’énergie rouge entourait la chose volante et ne semblait pas dérangée par de simples flèches.
L’Empereur propulsa une volée de boules d’énergie et les archers se mirent à danser le même ballet acrobatique fait de plongeons au sol, de bonds maladroits et de glissades brutales. Pendant ce temps, les barrières dimensionnelles continuaient à apporter leur lot d’invités déplaisants et le Prince puisait dans toutes ses réserves pour rester en vie.
Impuissant, il assista à la gigue frénétique de l’archère verte qui suivait la Dernière de l’Ordre comme une ombre, repoussant chaque ennemi s’approchant de la prêtresse. Cette dernière se concentrait pour éviter les projectiles de l’Empereur et semblait inconsciente de la protection dont elle bénéficiait, trop concentrée sur les menaces qui la cernait. La Vigilante, focalisée sur la prêtresse, ne vit pas arriver le projectile qui lui frappa la nuque. D’un bloc, elle tomba. Durant sa chute le Prince crut que le temps ralentissait à nouveau.
Avant qu’il n’ait pu se ressaisir, l’Empereur poussa un cri de victoire et de ses yeux surgirent quatre éclairs de pure puissance. Les créatures sur leur passage furent balayées et les rayons mortels semèrent un sillage de cadavres en dissolution. Le monstre prit de la hauteur et leur hurla :
« Le jeu avance ! Auuuuu suivaaaaaant ! »
Le Soldat poussa le Prince immobile :
« Bouge ! Quand il lance ses éclairs la barrière disparaît, on frappe à ce moment là ! »
Le Soldat et le Prince se placèrent dos à dos et se battirent comment jamais, économisant leurs flèches dans l’attente de l’instant où…
« Maintenant ! » hurla le soldat en se jetant au sol. Les éclairs impitoyables les frôlèrent à nouveau et ils esquivèrent en roulant sur eux-mêmes. Les barrières, comme prévu, grésillèrent avant de disparaître. Le Soldat encore à genoux lança une première flèche. Le trait frappa l’Empereur qui cria de colère. Le Soldat se releva sur un genou et en tira une deuxième, mais elle fut esquivée. Il bondit alors sur l’Empereur, le dernier trait de son carquois encoché, en hurlant. Le Prince essaya de le retenir, mais trop tard. L’air autour du monstre volant avait commencé à rougir et au moment où le courageux soldat allait tirer à bout portant, la barrière se referma sur lui. Il fut entouré d’une grande flamme bleue et se décomposa sans un son.
Le Prince bondit derrière le trône. L’Empereur blessé voletait de gauche à droite en fracassant les balcons et les escaliers qui s’élevaient en hauteur. Le jeune archer esquivait les débris en cherchant du regard sa dernière alliée en vie. La colère du souverain était effrayante et il allait bientôt projeter de nouveaux éclairs mortels, ça ne faisait aucun doute. Il fallait trouver un angle d’attaque. Le Prince repéra le point parfait, une large aspérité dans le mur de pierre à dix mètres du sol. Comment y grimper sans se faire frapper dans le dos ?
La Dernière de l’Ordre déboula devant lui, à bout de souffle et de nerfs, la corde de son arc tellement tendue qu’elle chantait à la moindre vibration. Le Prince se souvint de l’habileté avec laquelle elle leur avait projeté les cordages salutaires…
« Prêtresse ! Envoie une corde dans cette roche là-bas !
– Au nom du Cercle – tu veux que je t’aide à te planquer ?
– Non ! Fais-moi confiance.
– Jamais !
– Très bien. Tu as une meilleure idée ? »
La prêtresse resta muette, bondit derrière un tas de débris pour fuir une volée de projectiles et fit signe au Prince. Elle accrocha à sa hampe l’extrémité d’un solide filin et planta sa flèche à l’endroit exact que le Prince lui avait indiqué. Il prit son élan et bondit en souplesse sur la corde. La prêtresse
ne s’y attendait pas et empoigna l’extrémité du câble de toutes ses forces, surprise que la flèche supporte un orgueil aussi lourd. Le Prince était presque arrivé lorsqu’il sentit l’air vrombir, le monstre allait projeter de nouveaux éclairs ! Il bondit sur son perchoir et se retourna à l’instant précis où la Dernière de l’Ordre recevait un rayon mortel de plein fouet. Elle avait tout fait pour garder la corde tendue et n’avait même pas pensé à esquiver. Elle avait peut-être fini par lui faire confiance après tout.

Les barrières disparurent.

Le Prince banda son arc.

L’Empereur se retourna et plongea ses yeux infernaux dans les siens :
« Toi ? Je ne l’aurais jamais cru. »
Le Prince lâcha la flèche.

Épilogue

Le Prince se tenait à la proue, droit comme un I.
Derrière lui, des rames battant l’eau par dizaine. La longue galère noire filait à une vitesse impressionnante et le vent ébouriffait la crinière blonde du monarque, contrastant violemment avec le noir de son armure. Il parcourut du regard les rangs des navires de guerre qui s’alignaient jusqu’à l’horizon et la vue le fit sourire.
À ce rythme ils accosteraient dans deux jours au maximum. Les dents serrées, les yeux flamboyants d’une flamme pourpre, il s’adressa au vent brutal :
« Prépares-toi… Maman. Je viens reprendre mon trône. »

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