Ouvert pendant les travaux

Depuis un bon moment maintenant, je bosse sur un roman.
C’est la troisième fois que je dis une chose pareille, mais la sensation est différente à chaque fois : mon conseil ? Ne cessez pas d’essayer.
C’est la troisième fois et je le sens bien.

Voici un extrait du travail en cours qui ne fera probablement pas partie du travail final, mais cette étude d’ambiance est un jalon sur lequel je m’appuie pas mal :


Fin de la partie.
Il alluma une cigarette. Le foyer vint porter main forte à la lueur de l’écran dans une tentative désespérée d’éclairer la pièce. Le compte à rebours du nouveau round s’enclencha, marquant son pouls. Il s’ancra dans l’attente, massant ses poignets crispés. Il sélectionna sa classe, écrasa sa cigarette à peine fumée, et se plongea dans le jeu. Le temps sembla ralentir. Son esprit s’articula autours des mouvements de ses coéquipiers, de la mesure de ses objectifs, de l’évolution du score, de sa barre de points de vie, de son compteur de munitions. Il n’était plus dans cette petite pièce humide et sale, il était dans ces villes, dans ces collines virtuelles, le temps était suspendu. Il agissait sans penser. Les actions s’articulaient dans la grande vérité fluide du jeu. Et dans le réel du jeu, il était le meilleur. Clic. Un mort. Un tir parfait à l’autre bout de la carte. Clic, clic, clic. Des grenades explosent en cascade et en haut à droite de l’écran s’inscrit un nom, comme scandé par la foule d’une arène. Son nom. Chaque tir réussit, chaque point capturé fait apparaître son nom dans la section des scores. Le jeu shoot son ego à grands renforts de congratulations visuelles, intellectuelles, sensuelles. Tant qu’il oublie qu’il existe en dehors de l’écran, il existe vraiment. L’endroit de son imaginaire nourrit d’images du jeu est son endroit préféré. Le monde dans sa tête est là où il veut habiter. Le clavier, la souris, forment un chemin de ses doigts à son âme, la boucle de son initiation au bonheur est infinie… Ou presque.

Ses yeux finissent par le brûler, il baille à s’en décrocher la mâchoire ; le défi ce soir n’est simplement pas à la hauteur. Par automatisme, il s’adosse à sa chaise et le charme se rompt. Il ne peut plus ignorer l’humidité de cette pièce partageant les ténèbres avec la luminescence d’aquarium de l’écran. Il fixe par masochisme les caractères verts de sa pendule numérique sans pouvoir détacher le regard de l’heure : trois heures du matin. Dans quatre heures, son réveil lui frappera l’âme à coup de trilles stridentes. Il a mal au ventre, il ne sait plus s’il a mangé ce soir. Écrasant sa cigarette dans le couvercle métallique débordant de mégots, il marche sur le carrelage collant pour faire un saut aux toilettes, avant le saut sous la couette. Au moins, ce soir, il est trop fatigué pour penser à elle.

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