Numenéra 3

Suite de la nouvelle sur les aventures de mes joueurs à Numenéra.

Une lumière dans le Lointain

L’empressement avec lequel les cinq voyageurs furent prêts à partir en aurait choqué plus d’un. N’avaient-ils pas d’amis à regretter ? De familles à consoler ? À l’aurore d’un périple offrant si peu de chances de retour, on aurait pu s’attendre à des deuils et des larmes… Fi ! C’est avec la froideur distante de l’expérience et la calme application de la certitude qu’ils préparèrent leurs harnois. L’absence d’attaches n’était pas le signe d’une faiblesse émotionnelle ; la scie du temps avait simplement trop éprouvé le bois dont ils étaient faits.

Un matin glacé d’Octobre, ils prirent la route à pied, direction passe tremblante. Charmonde était bâtie à l’ombre de la chaîne de montagne et le chemin vers la Lisière était déjà tracé par la rivière Jerribost. La région était exceptionnellement calme et le temps plutôt clément pour la saison, aussi ne leur fallut-il pas plus de quatre jours pour parcourir les cents cinquante miles jusqu’à la passe. Ils ne croisèrent pas de malandrins et les pluies timides ne les confrontèrent ni aux crues ni aux tourbières. Au matin du cinquième jour, c’est sous les pins qu’ils gravirent les premiers mètres, le ciel obstrué d’immenses pics de pierre noire et coupante. La lumière leur fit de plus en plus défaut comme ils progressaient dans la trouée, la pente était douce mais l’air se faisait rare et Enihone commençait à regarder les pins de travers. Leur régularité et leur démesure le titillait et insinuait dans ses nerfs la sensation désagréable d’une inquiétante étrangeté. Il demanda :

« Au fait, pourquoi tremblante ?
– Zig, zag, zig dans la montagne, comme le fil du chat, proposa Danyèle.
– Non, la coupa sèchement Hector. C’est la passe tremblante parce que les voyageurs en émergent tout tremblants. C’est dû à l’absence d’air. Parfois, on dit que le sous bois est si suffocant qu’il faut faire demi-tour pour revenir un autre jour. J’espère qu’on atteindra Legrash avant. »

Enihone continua de lancer des regards soupçonneux aux troncs indifférents. Son instinct lui hurlait qu’ils avaient quelque chose à voir avec la raréfaction de l’air.

Le périple sous les arbres dura encore trois jours. Ils ne croisèrent personne, mais ce sentier de montagne était visiblement fréquenté à défaut d’être entretenu. Des fragments d’essieu, un feu de camp encore visible, des roches polies par des décennies de pieds voyageurs… Et, finalement, après plusieurs jours d’un silence assommant, des éclats de voix humaines. Seul Hector avait entendu parler de Legrash. Les autres membres de la coterie furent donc surpris de le voir mettre une main sur la garde de son glaive et l’autre sur son bagage. Ils ne discernaient rien au-delà du tournant du sentier. Planté au bord du chemin, comme seul accueil, un panneau de bois fissuré et couvert de mousse sur lequel une main maladroite avait peint « Lay-graus ».

Une minuscule vallée s’ouvrit sous leurs yeux. Le chemin y plongeait, ceinturant un vaste assemblage disparate de cahutes branlantes et sales. La pureté d’un petit lac au fond de la dépression soulignait la décrépitude de tout le reste, habitants compris. Seul un gros trappeur rougeaud et boutonneux semblait faire attention à eux, les dévisageant la main droite fermée sur un tranchait suspendu au-dessus d’une peau tannée. Raül, qui espérait un accueil chaleureux et une auberge proposant des bains, commençait à déchanter sérieusement. Hector s’efforça de les égayer :

« Au moins nous n’aurons pas la tentation de rester trop longtemps ici !

– On peut partir tout de suite ? proposa Danyèle.

– Ou faire un détour ? enchérit Enihone.

– C’est quoi le problème ? trancha Rûk.

– De toute façon il devrait être facile de trouver Sertor. Dans une ville de ce genre, les miliciens viennent rapidement poser des questions aux étrangers. Sur les richesses qu’ils possèdent par exemple. »

Et en effet, avant qu’ils n’aient parcouru cinquante mètres, un petit homme en broigne de cuir vint à eux, la main sur un glaive court qui avait dû faire toutes les guerres. Il avait le regard plissé du rongeur malicieux et la bouche pincée du mauvais plaisantin. Rûk retrouvait un peu d’Hector dans cette défiance paillarde, ils semblaient tous les deux partager un secret sale et drôle ; presque une fratrie. Hector s’avança devant le soldat et mis sa main droite sur le cœur.

« Salut ô Sertor Agrilius le Preste !

– Salut Hector Egrilius Wallace ! Laisse-moi deviner, t’es parti en cueillette et tu t’es perdu dans la montagne ?

– Ouais. Je suis tombé sur un Magr tellement laid que je me suis tout de suite souvenu de toi.

– Je crois que t’es tombé sur un miroir.

– Non, vu la ressemblance ça devait être ta mère. »

L’échange dura longtemps. Si longtemps que le reste du groupe s’assit en pleine ruelle, se régalant du parfum de cours de récréation des injures enfantines. Le répertoire de quolibets sembla finalement s’épuiser et les deux soldats partirent d’un grand éclat de rire. Ils se serrèrent les poignets et commencèrent à s’éloigner bras dessus, bras dessous. Les autres les suivirent, dubitatifs, et se retrouvèrent attablés autour d’une pitance prometteuse inattendue dans un tel endroit. Ils entamèrent donc des perdrix croquantes sur une table qui sentait l’urine, sur un sol jonché de vieux os moisis. Sertor les avait attiré ici au prétexte « qu’il n’y avait pas meilleure table dans tout Legrash » et il les régalait de toutes les petites anecdotes sordides qu’il avait collectionné sur le lieu. Il fallait un esprit tordu pour apprécier une ville pareille ; celui de Sertor avait tout de la queue de cochon. Et en parlant de lui, il les questionnait, eux. Habitués à la rouerie, ils étaient cependant admiratif de la subtilité avec laquelle l’ancien légionnaire cherchait à leur tirer les verres du nez. Hector finit s’agacer de ces manipulations. Il choisit la transparence. Il se mit à décrire leur périple et leurs ambitions sans ne rien cacher des enjeux en place. En débit du bon sens, il faisait visiblement confiance au petit soldat et, étonnamment, celui-ci finit par lui donner raison :

« Alors comme ça vous montez votre propre ordre d’explorateurs, en scission de la papauté d’Ambre ?

– En résumé c’est çà.

– Je vais vous dire franchement, je n’ai rien contre l’Ordre de la Vérité. En ce qui me concerne ils ont toujours été plus que corrects. Mais je pense qu’à une table de jeu il faut plusieurs joueurs. Alors je vais vous aider. Figurez-vous que j’ai peut-être ici -il se tapota la tempe- ce qu’il faut à votre croisade pour s’ouvrir en beauté… »

Pendus à ses lèvres, ils se penchèrent bien bas sur les reliefs de repas, attendant qu’il ait savouré son effet de manche jusqu’à la lie. Il termina sa phrase dans un souffle :

« …je connais l’emplacement d’un artefact. »

Les lauriers de la colère

Le retour à la nature pourtant particulièrement sauvage de la région les plongea dans une satisfaction luxueuse. Ils n’étaient restés que deux jours à Legrash, le temps d’acheter des vivres et de prendre un repos léger. Cela avait suffi pour qu’ils se fassent voler par un faux mendiant, pour qu’une meute de malchiens descende des montagnes et pour qu’Enihone soit persuadé d’avoir attrapé une maladie mortelle en dormant dans les couches miteuses pleines de puces de la halte d’hôtes. Après ça, la nature, dans toute sa brutalité impartiale, leur semblait plus belle et accueillante que jamais. Et leur cœur était léger : un artefact ! Pour une première quête, c’était un trésor incroyable.

On trouvait parfois des vestiges des civilisations passées. C’était généralement d’étranges dispositifs, qui produisaient de petits miracles avant de s’éteindre à jamais dans un grésillement douloureux. Ils pouvaient créer des bulles d’invisibilité, des zones abolissant la gravité, des ponts télépathiques… Mais aussi des effets sinistres. Propager la folie, la maladie, la mort. Tous les Numenéras, c’est-à-dire tous les vestiges des huit civilisations disparues, étaient rares et précieux. Mais les artefacts… Les artefacts étaient des reliques qui avaient résisté au temps. Il arrivait qu’un artefact s’épuise, mais ils pouvaient durer des années. Un artefact capable de générer des rayons mortels pendant des années, c’était un trésor capable de changer la carte d’un royaume à lui seul. Et si Sertor avait dit vrai, la grotte qui s’ouvrait face aux croisés contenait un tel trésor.

Le seuil rocheux était sis dans une butte de pierre couverte de mousse et de plantes grimpantes. La forêt au cœur de laquelle ils avaient dû s’enfoncer était humide et sombre et comprendre comment Sertor avait pu avoir vent de cet endroit défiait leur imagination. Ses indications étaient néanmoins claires et la grotte était bien là, à deux coudées du ruisselet sous l’arbre mort à l’écorce curieusement dorée. Le groupe s’était réuni près de l’entrée, aux aguets. La végétation était piétinée et arrachée et Raül avait affirmé entendre des grognements. Danyèle détacha prudemment un tube tarabiscoté de sa ceinture et le jeta doucement dans la grotte. Elle sortit ensuite une demie-sphère rugueuse de sa bourse et poussa simultanément deux interrupteurs. L’appareil dans sa main vibra. Une image grésillante de l’intérieur de la grotte se matérialisa au-dessus de la demie-sphère et tous les croisés purent clairement voir sept points rouges flotter dans l’air. Raül indiqua d’un signe de tête que l’emplacement des points rouges correspondait aux grognements. Soudain, le Numenéra se mit à trembler de plus en plus fort avant de s’éteindre dans un souffle rehaussé d’un juron de Danyèle. La vision flottante de la grotte disparut et les explorateurs se dévisagèrent, se préparant à l’hallali. Rûk chargea sans prévenir, hurlant, sa masse d’os levée bien haut. Il disparut dans la grotte qui tonna aussitôt du fracas d’un affrontement rythmé de grondements bestiaux. Raül, Danyèle et Enihone se postèrent en embuscade et Hector fonça aider Rûk. Le massif forestier bouta hors de la grotte et chût, trois énormes bêtes accrochées par la gueule à ses bras et à son cou. Elles ressemblaient à des gros chiens, la peau rouge et luisante avec de grandes queues dentelées. Peste : des Chirogs ! hurla Enihone. Les créatures étaient connues pour s’attaquer aux Numenéras qu’elles détruisaient systématiquement ; leur présence confirmait la proximité d’un objet précieux et avait de quoi inquiéter, car les Chirogs pouvaient avoir déjà mis cet objet en pièce.

Le vireton d’arbalète de Raül percuta la bête la plus proche droit au chef et sa mâchoire se disloqua dans une gerbe de sang et de salive. Hector moulina du glaive et abattit deux créatures en trois mouvements d’une technicité parfaite, sans rien perdre de son calme ni de sa superbe. Danyèle lança son sisk avec une telle adresse qu’un Chirog fut estrillé par le disque de métal avant d’avoir pu l’atteindre. Enihone essayait d’aider Rûk, mais les assaillants bestiaux affolés par la mort de tant des leurs serraient les mâchoires avec l’énergie du désespoir, et Rûk se débattait en vain. Au seuil de l’inconscience, il réussit à plaquer sa main sur un renfoncement de sa ceinture, et une boue épaisse le recouvrit entièrement. La boue se durcit en une couverture dure comme chêne. Rûk et les Chirogs étaient prisonniers, statufiés. Les autres croisés se rassemblèrent autour d’eux, discourant sur l’issue à donner à son calvaire, et Rûk commençait à étouffer. L’urgence interdisait la tactique ; les croisés attaquèrent donc la coque à pic et à taille, au risque de blesser leur camarade. Le bloc se fendit. Ils achevèrent rapidement les Chirogs agonisants et s’empressèrent de panser les plaies les plus graves de leur ami blessé. L’affrontement avait prélevé son dû en sang et en fatigue mais l’excitation de la bataille faisait bouillir leurs corps ; ils ne prirent que l’instant d’un souffle avant de fouiller avidement la grotte chèrement conquise.

Elle était ancienne et échappait visiblement au règne naturel. Parfaitement ronde, éclairée d’une lumière ambiante chaude et douce. En son centre la statue d’un homme immense, portant deux paires de bras musculeux. La statue semblait de pierre, mais était lisse comme le métal. L’être sculpté avait le visage déformé par la rage, le regard si dur que l’albâtre du matériau n’adoucissait ni sa colère ni sa détermination. Son crane était ceint d’une couronne de lauriers, finement sculptée d’un métal doré. En regardant de plus près, ils réalisèrent que la couronne n’appartenait pas à la sculpture. Elle flottait mystérieusement à quelques centimètres des cheveux de pierre, dorée et magnifique, poétesse pourvoyeuse de cette lumière feutrée et riche, colorant les lieux d’une teinte de fin d’après midi printanière sous des saules languissants. Enihone et Hector, les deux spécialistes en Numenéras, décrochèrent le céleste ornement. Dès qu’elle fut décrochée, la tresse de lauriers d’or cessa d’émettre sa lumière et la grotte s’éteignit comme morte. Prudemment, à petits gestes mesurés, ils sortirent leur butin à l’extérieur pour pouvoir étudier sa nature à la lueur du jour. Ils posèrent la couronne sur un tapis de feuilles et Rûk partit avec Danyèle et Raül chercher du bois pour affronter la nuit qui s’annonçait. Enihone parcouru lentement des doigts le métal lisse, il murmura pour lui-même un mantra de concentration, cherchant le moindre relief de rune. Hector avait sorti une volumineuse collection de parchemins reliée de son bagage et comparait des chartes enluminées à leur trouvaille. Les deux maîtres se concertèrent et discutèrent longuement la période, les matériaux, l’usage de la couronne… Puis se turent et se dévisagèrent finalement, impressionnés. La parure de lauriers était plus de cent fois plus vieille qu’eux, et son état frôlait la perfection. Il ne s’agissait pas d’un cypher, ces reliques fragiles qu’on rencontrait régulièrement et qui cessaient de fonctionner au bout d’une seule activation ; ce qu’ils avaient entre les mains était un véritable artefact. Plus encore, une arme. La couronne avait le pouvoir d’infecter les cœurs et de distiller une terreur capable d’ébranler les plus braves. Il était facile d’imaginer le chef de guerre qui avait porté cette arme chevaucher au devant de son armée, hurlant des imprécations aux groupes de soldats fuyants à sa vue.

Les autres revinrent avec des branches et des bûches et, après une brève discussion, il fut décidé qu’Hector hériterait de ce premier butin. Le fait qu’il ait été à l’origine de leur voyage, de leur découverte, lui octroyait ce privilège. La négociation s’acheva en soupirant de concert avec le jour agonisant. L’excitation était retombée et la douleur et la fatigue prélevaient une dîme terrible. Ils avaient atteint le Lointain et en très peu de temps exhumé leur premier trésor : c’était une magnifique entrée en matière mais, blessés au milieu des arbres, ils peinaient à s’imaginer en bonne posture. Il leur fallait trouver un hameau, vite. Danyèle prit la parole :

« Je me souviens d’une légende. Le corbeau racontait qu’en bordure du Lointain, il y avait une cité merveilleuse du nom de No-Shi-Nin. On y faisait des rêves magnifiques qui guérissaient l’âme et le cœur. Il faut aller par là, rêver des songes purifiés du sang et des cris. Ce soir la lune va nous faire l’œil tout rond, si nous marchons le long du ru nous arriverons là-bas au petit matin.

– Peux pas, dit Rûk. Ai quelque chose à faire.

– Cette nuit ? Blessé au milieu de nulle part ?

– Oui. Désolé, mais je peux pas expliquer. Je dois y aller, dormez ici. Au matin je reviens et on part. »

Le groupe des archéo-croisés se dévisagea, surpris par les déclarations de Rûk. Seul Hector semblait serein. Rûk se leva et disparu dans les ténèbres sous les hautes fougères. Raül se leva pour le suivre mais Hector le retint doucement, la main sur l’épaule. Il lui fit signe de se rasseoir. « Ne vous en faites pas, je connais Rûk depuis longtemps : c’est un grand bonhomme qui sait ce qu’il fait. Mangeons et reposons-nous un peu on l’a bien gagné ! ».

La nuit fut agitée. Le groupe ne voyait pas Rûk revenir et les ténèbres de la vallée résonnaient de brames et de cris bestiaux impossibles à identifier. Au petit matin pourtant, Rûk revint, chiffonné, hirsute et hagard, mais en parfaite santé. Ils levèrent le camp dans une atmosphère irréelle et prirent la route de No Shi Nin.

 

Tours de rêve, tours de rêve, tours de rêve

Une petite matinée de marche soutenue le long du ruisselet permit d’atteindre la combe où se nichait No Shi Nin. Au sortir des arbres, le paysage devint lande d’où émergea un pic montagneux solitaire. Dans le lointain le ruisselet se transformait en torrent dévalant le mont et, à flanc de pente, bâtie en prolongement d’un pont immense enfourchant les deux rives d’une cascade, les croisés aperçurent des collections de tours effilées perçant la brume écumeuse enfantée par le fracas des flots. La vue se réjouissait de la distance qui se réduisait, car à la beauté et à l’audace de ces tours immenses crevant l’azur s’ajoutait le délice de couleurs chatoyantes magnifiée par l’atmosphère humide. La cité comme un impossible arc-en-ciel faisait de l’onde un canevas glorifiant sa démesure ; il était facile de l’imaginer pourvoyeuse de songes merveilleux, appartenant déjà elle-même plus au rêve qu’au réel.

Le groupe d’explorateurs chemina sur la petite route pavée qui grimpait vers la cité sans entendre ni voir d’activité humaine, mais leur blessures et leur bagage leur pesaient déjà moins. Ils accéléraient le pas sans s’en rendre compte, humant l’air riche des promesses d’un repos salvateur.

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