Numenéra

Numenéra !
Ce jeu de rôle est génial.
Il mélange le bon vieux médiéval fantastique avec la SF décomplexée des années soixante-dix, le tout saupoudré d’un système de jeu fluide et intelligent. J’ai donc commencé à travailler sur une nouvelle inspirée des aventures de mes joueurs, et voilà le tout début de ce travail.

Les malventures du Laurier

Le parchemin crissait comme un grillon épileptique ; la plume d’Hector n’en finissait pas de noircir les pages de pleins et déliés aux reflets sepia. Il écrivait en se noyant, ses souvenirs l’assaillaient comme une pluie sauvage et le ruisselet de sa mémoire gonflait en un ras de marée d’émotions incontrôlables.
C’était une vieille habitude : pour échapper à la colère, à l’anxiété et parfois aussi… Au regret, Hector écrivait. Cela faisait si longtemps qu’il avait finalement permis à certains de ses récits d’êtres lus. Des membres de la loge de l’Archeo-Croisade les avaient trouvé à leurs goûts et le bouche à oreille avait fait son office : le Pape d’Ambre lui-même avait évoqué le nom d’Hector devant la reine Armalu.
La veille, Hector avait reçu la visite d’un des messagers royaux. D’un rouleau de forci-verre gravé s’était déplié un vélin enluminé aux armes de la reine. Au centre, une phrase. Juste une phrase, isolée dans sa simplicité : Hector Egrilius Wallace, régalez-moi de vos aventures.

Chapitre 1
Un Rêve de rouille

 

Soufflé Ducal

Au commencement… Au commencement était la colère.
La cour les avait appelés pillards ! Eux ! Plus qu’une offense, bien plus qu’une insulte : un blasphème. Le Duc de Charmonde avait accueilli leur requête en hommes et matériel avec rires et quolibets, et sa cour s’était empressée de reprendre à son compte le mépris du Duc.
Pourtant, l’exposé commençait plutôt bien, tout espoir était permis ; la cour écoutait Hector leur présenter le manifeste de l’Archéo-Croisade avec attention. Les ambitions d’explorations audacieuses semblaient séduire, les tournures épiques valorisant la témérité des croisés faisaient rougir les joues et bondir les cœurs et les perspectives de trésors inaccessibles accrochaient l’avidité du Duc. Mais… Petit à petit, l’auditoire avait manifesté de l’agitation jusqu’à ce qu’à ce que la question tombe comme le tranchoir du bourreau :
« Votre coterie est bien partie liée avec l’Ordre de la Vérité, n’est-ce pas ? »
Hector avait vu les faces se froncer et les yeux se baisser. Il lui avait fallu expliquer leur besoin d’indépendance… Et l’absence de sacré de leur démarche. La cour avait aussitôt vu la croisade comme une rivale dangereuse de l’Ordre de la Vérité, et le Duc ne pouvait se permettre le risque de compromettre cette alliance. Il craignit d’y perdre les richesses et le pouvoir que cet ordre puissant et quasi religieux lui offrait, alors il fit ce que font tous les êtres mesquins en position de faiblesse : il rit.
Hector sorti humilié du palais. Il engagea des messagers pour réunir immédiatement les membres de la coterie présents à Charmonde. Les messagers se répandirent au triple galop et, devinant la gravité de la situation, tous les membres répondirent présent. Le premier Synode de l’Archeo-Croisade allait avoir lieu.

La table monde

Nous étions en 915 et les principes de l’Archeo-Croisade n’étaient encore que propositions balbutiantes. Il s’agissait tout au plus d’une réunion informelle d’individus hors du commun qui partageaient une curiosité, une soif d’aventure et, oui, peut être, une certaine avidité pour les trésors des civilisations perdues. Cette bande de chasseurs de Numenéra avait pressenti qu’en mettant leurs ressources en commun leurs expéditions -et leurs chances de survie- en serait facilitées. Ils avaient compris que se soustraire à l’autorité des prêtres d’Aeon, c’était choisir la liberté absolue car l’Ordre de la Vérité était omniprésent et tout puissant au Bastion, et rien d’envergure ne s’entreprenait sans leur accord.
L’exposition du manifeste au Duc avait pour but d’officialiser l’existence du groupe en une guilde formelle… Mais ce fut son rejet brutal qui enflamma le désir d’exister de l’Archeo-Croisade et acheva de souder ses membres.
Tous ceux de Charmonde vinrent au synode.
Hector l’érudit fut bien sur le premier sur les lieux. Il était accompagné de son compagnon de toujours, Rük le rude. Ils formaient à eux deux la paire de glaive la plus contrastée qu’on pouvait imaginer. Rük était aussi sauvage qu’Hector était réfléchi. Hector était un légionnaire aguerri qui avait servi dans la guerre contre Draolis. Discipliné et savant, il utilisait son esprit comme son bras : pour frapper avec précision et vigueur. Rük était un forestier sauvage et renfermé. Son passé était une tombe qu’il gardait avec la férocité générale qui le caractérisait, et seul Hector semblait avoir une idée des souffrances passées du solide gaillard. Son regard avait la particularité d’être si dur et perçant que peu pouvaient se vanter de le soutenir longtemps. Rük n’était vraiment à l’aise qu’au milieu de la nature sauvage et on le surprenait à scruter nerveusement le ciel dès qu’il sortait de son cadre de prédilection.
Le deuxième duo à rejoindre le synode furent les étranges jacks Raül et Danyèle. Ils vinrent sans bruits, déposés par la brise, enregistrant chaque détail de chaque personne, de chaque objet, de chaque ombre. Les mouvements de Danyèle n’émettaient pas le moindre son. Ni ses pas, ni ses gestes ni son souffle ne bruissaient sans qu’elle le décide. Elle abordait le monde avec une détermination telle qu’on la sentait partout chez elle, et en même temps… Ailleurs. On l’aurait dit perpétuellement distante, concentrée sur des pensées lointaines qu’elle murmurait parfois pour elle-même. Il était étonnant de lui trouver un ami, et pourtant Raül le vif partageait souvent ses ennuis. Ce drôle sec et nerveux accrochait un sourire à ses lèvres avec la même facilité qu’un vireton à son arbalète. On le disait prompt à rire, mais aussi prompt à tuer. Des rumeurs évoquaient un passé d’assassin pour l’Empire Pytharon… Rumeurs surprenantes aux vu de l’attitude pacifiste de Raül. En apparence en tout cas.
Un grésillement dans l’air et une sensation électrique annoncèrent l’arrivée du dernier membre. Enihone, le mystique. À Charmonde, on le surnommait Eau qui dort. Bien d’autres surnoms plus étranges le suivaient depuis le royaume côtier de Ghan. Il n’avait cessé de voyager vers ses propres buts secrets, évoluant dans une aura de puissance perpétuelle ; on disait sa volonté plus forte que la matière. On disait qu’il pouvait éteindre le soleil pour peu qu’il le veuille. Enihone seul connaissait la vérité sur lui-même. Mais sorti des superstitions, son pouvoir restait indiscutable.

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