Lumière Lourde

J’ai en projet un recueil de nouvelles autour des jeux vidéos.
Voici la première, dédiée au grandiose Faster than light.

 

Ramens froides

J’arrive pas à croire que la console soit encore bloquée. Sérieusement, c’est si dur de ré-hydrater des ramens ? Cette saleté a toujours été capricieuse, mais elle vieillit mal et depuis qu’on a traversé la parure magnétique de Minerva, c’est encore pire. J’en suis réduite à rester les bras ballants, comme une limace hydrocéphale, à regarder l’énorme appareil grincer et trembler sans savoir si je vais finalement pouvoir manger. D’après le tableau de monitoring et il n’est même pas cinq heures du matin. Je ne peux pas me plaindre à un autre membre de l’équipage, ils sont tous encore endormis. Moi… Je ne pourrais pas dormir. Même si je n’étais pas de quart, je ne pourrais pas dormir par cette chaleur. Et puis il y a quelque chose de pas clair dans cette nébuleuse. Je le sens, et j’en ai vu assez pour me faire confiance ; il y a quelque chose dans ces brumes spatiales qui nous observe. Peut-être même qui nous traque. J’aimerais parler à Liam, l’engi. Il saurait me calmer.

Cinq heures trente. Le vaisseau n’est vraiment pas grand, alors ça fait deux fois que je fais le tour des équipements. A priori tous les appareils importants fonctionnent pour une fois. À part la cafetière, mais personne ne se souvient l’avoir vu marcher. Je vais essayer de le prendre sous un autre angle : après tout ce que ce vaisseau a subi, c’est un miracle qu’il vole encore.

Je ne sais pas trop pourquoi je prends la peine de me déplacer ; je peux tout savoir de ces machines en écoutant leur chant. L’interface de verrouillage hostile ronronne quand il est chargé, crachote quand les bobines dégondent, vrombit quand l’alimentation est déphasée. Le gyroscope qui génère le dôme fait des bruits indescriptibles, mais habituels. Le pulseur tout neuf fait ce petit tic tic énervant et… Quoi ?

J’ai appris à me fier à mes sens, mais ce que je viens d’entendre est impossible. Je cours en traversant la porcherie de la salle commune puis le sas pour me stopper en face du blindage d’une des herses. J’écoute de tout mon corps, je suis sûr que le bruit venait de là. Je peux presque sentir le vide spatial derrière la porte. Cette saloperie de vide affamé, qui nous appelle tout le temps à lui. J’ai jamais eut d’hallucinations, je suis sûr que ça venait de derrière là porte : un « toc toc toc ».

« Madame Emilia, pourquoi observez-vous la herse ? »
Mariotte ! La vache ! Je ne l’ai pas entendue arriver, j’étais trop concentré sur la porte ! On ne l’entend jamais de toute façon ; elle est comme un spectre : incolore, indolore, silencieux. Mais sympa. Au moins elle ne me prendra pas pour un dingue.
« J’ai entendu frapper derrière la herse. Trois coups, il y a quelques instants.
– L’improbabilité de ce que vous décrivez est supérieure à dix puissance vingt-trois. En effet, le vide spatial est fortement incompatible avec la vie.
– Ah merde, je vais pas me promener dehors alors ?
– Je vous préfère à l’intérieur.
– Çà c’est gentil. »

« Toc, Toc, Toc ».
Ok, là j’en suis sur, juste derrière la herse quelque chose vient de taper. D’après la vieille holocarte grésillante qu’on nous a vendu le secteur était autrefois un havre de paix de la fédération. Le silence a tout avalé aujourd’hui, on ne voit plus que quelques débris brûlés. Difficile de croire qu’il reste un survivant. J’interpelle Mariotte en désespoir de cause :
« Tu en penses quoi, l’amie ? C’est quoi ce bruit ?
– Au vu du rythme et de l’intensité, ce bruit est produit par une main organique.
– Et ton histoire de vie impossible ?
– Madame Emilia : j’ai dit improbable, pas impossible.
– Bon ras-le-bol, recule-toi, j’ouvre.
– Dois-je aller quérir Chriz ?
– Ouais, mais empêche le de venir trop armé quand même. »

Je mets bottes et casque en un clin d’œil et en avant pour le déverrouillage. Accrochée aux rampes de survie, j’observe la herse se lever millimètre par millimètre sur le néant, dans un bruit de soufflerie apocalyptique. Le mystère est sur le point de s’éclaircir, je suis si concentrée que j’oublie tout ce qui m’entoure. Qu’es-ce qui peut bien toquer sur la porte d’un vaisseau perdu en pleine galaxie d’après-guerre ? La herse révèle enfin… Le vide. Les ténèbres absurdes. Déçue, j’abaisse la manette de clôture mais aussitôt un flash lumineux explose dans l’ouverture, éclairant le sas comme l’aura d’une naine blanche, puis plus rien.

Je reprends mes esprits quand la porte se referme enfin sur les lumières stellaires. Je ne suis pas très sûr de ce qui vient de se passer. Il fait drôlement froid dans le sas. Un bruit de mitraillette annonce Chriz frappant à la porte avec ses quatre pattes antérieures, je ferai mieux d’ouvrir avant qu’il ne grenade le passage pour s’occuper.

« C’est bon Chriz, c’est bon, fausse alerte !
– Comment fausse ? Mariotte a dire QU’ON FRAPPER A LA HERSE !
– Heu, moins fort s’il te plaît. Et baisse-moi ces couteaux, il y a juste eut un flash bizarre, pas de quoi s’exciter.
– Flash comme missile ?
– Non, plutôt comme… Une grosse photo. »

Pour autant que je puisse en juger, le visage insectoïde de Chriz semble perdu dans les conjectures martiales qui le caractérisent. Mariotte est sur le point d’entamer un monologue théorique interminable quand je suis sauvé par l’alerte stridente de l’alarme du radar. Génial ! Un autre vaisseau !

Du moment que ce ne sont pas des rebelles.

L’amicale de l’espace

« Au nom de la Fédération je vous salue. Ici le Kestrel, je suis le navigateur Emilia en mission diplomatique. Pouvez-vous éclairer votre identité et vos motivations ?
– Salutations Kestrel. Ici l’Hexaracte, vaisseau artilleur habilité au commerce de sa force offensive. Avez-vous par hasard besoin d’une prestation martiale ? »

Je sais très bien ce qu’il veut dire, mais avant que je n’ai pu répondre Chriz se sent obligé de m’expliquer :
« Ça veut dire mercenaire. Lui de vendre service d’attaque ou la défense.
– Merci Chriz. Mais nous n’avons pas besoin d’engager un mercenaire, hein ?
– Non. Je veux mal quelqu’un se battre pour moi, pas question. »

Je formule un refus polis dans ma tête et appuie sur le commutateur d’émission quand je vois horrifié le tableau de commandes 3b s’allumer de lui-même. Le 3b : celui qui déclenche le chargement des silos de missiles. Je commence à marteler le bouton d’arrêt mais à chaque extinction le panneau s’éclaire d’une lumière blanche et se remet en route ! J’attrape le micro dans un mouvement de panique mais avant que je n’ai pu prévenir l’Hexaracte je reçois un message automatique du vaisseau mercenaire :
« Nos senseurs ont identifié votre routine d’agression : prenez un instant pour penser à ceux que vous aimez, puis préparez-vous à mourir. Bonne journée ! »
J’ai beau hurler que c’est une erreur, la cabine devient rouge des gyrophares d’alertes. On va se prendre une volée de lasers !
Chriz sors de la cabine pour se précipiter dans la salle d’armes alors que j’aboie des ordres dans le circuit audio interne du Kestrel :
« Attaque imminente !
Liam, poste défense : boucliers maximum !
Mariotte aux propulseurs, calcul de l’évasion !
Chriz, bousille leurs armes ! »

De mon côté j’entame le processus de saut lumière. Si on a une chance de s’éloigner avant qu’il n’y ait des morts, il faut la saisir. Je ne peux rien faire de plus pour l’instant que serrer les dents (et le reste) en observant le moniteur afficher les distances et la vitesse des projectiles qui nous arrivent dessus.

Le vaisseau tremble, mais à peine. Les boucliers ont encaissé les lasers mais sont désactivés pour quelques secondes le temps de se recharger. Leur premier missile a percuté le générateur qui fournit l’oxygène mais le ballon d’hydrogène n’a pas explosé et la coque n’est pas percée. Si on continue comme ça, tout devrait bien se passer. Je grimace malgré moi en voyant les moniteurs s’illuminer de deux traînées enflammées. Chriz connaît bien son bouleau mais je n’aimerais pas être à la place de l’équipage qui doit gérer deux explosions simultanées. Cette situation est aberrante. Je ne comprends pas ce qui s’est passé, c’est la première fois que les missiles se chargent tout seul ! Et justement au pire moment possible… Pas de hasards dans l’espace.

Malédiction ! Pas besoin de tous ces clignotements pour comprendre que le dernier choc a pété quelque chose. Tant pis pour le calcul du saut, je sors en courant vers la salle des propulseurs rejoindre Mariotte et je choppe un extincteur au passage. Merde, ça crame fort ! Mariotte est encore en vie, je suis vraiment soulagée. En vie mais blessé, j’ai bien fait de venir, cette Mariotte n’est pas taillée pour l’urgence, elle est encore en train de lutter avec l’allumage de l’extincteur.

Mal, ça va mal !
On a éteint l’incendie et j’ai laissé Mariotte en train de réparer, mais pendant ce temps une autre explosion a percé la coque. Malgré mon expérience, je ne sais plus où donner de la tête. Vaut-il mieux retourner calculer le trajet de fuite ? Ou se concentrer sur le trou dans la coque ? On n’est pas assez nombreux ! Merde ! Un nouveau tremblement et cette fois les sirènes annoncent que le générateur d’oxygène vient de lâcher. Je me retrouve à quatre pattes sous le générateur hautement volatile chauffé au rouge à chercher les extrémités des tuyaux sectionnés. J’entends Chriz hurler dans la pièce à côté dans son dialecte mantis, c’est de la joie ou de la colère ?

Mon rafistolage devrait tenir d’ici à ce qu’on s’en sorte… D’une façon ou d’une autre. Le circuit a recommencé à blobloter et, puisque je ne suis pas en train de suffoquer, ça doit vouloir dire qu’il fonctionne. J’ai peut-être le temps de terminer le calcul avant qu’on ne puisse plus réparer les dégâts. Je regagne la cabine de pilotage et me jette dans le fauteuil amiral en feignant d’ignorer la sensation du plastique brûlant collant à mes vêtements trempés de sueur. Je fais le point en un coup d’œil aux nombreux indicateurs de la santé de vaisseau : ça pourrait être pire… Mais pas beaucoup.

J’ai dans ma mémoire des milliers de secondes semblables à celles qui ont suivi. Les yeux qui brûlent d’être écarquillés sur les scanners d’attaque. Le cœur qui s’emballe à chaque choc, à chaque alerte. L’espoir d’une fuite salutaire à chaque pourcentage dans la progression du calcul de saut lumière. La gorge rauque à force de hurler encouragements et avertissements à l’équipage débordé. Les lumières de nos lasers qui répondent aux leurs. Et la terreur qu’une attaque provoque ce qui vient d’arriver : un trou dans la coque.

Liam est déjà là. Comme moi, sans combinaison. Nous nous précipitons sur la paroi avec l’énorme lance de soudure en priant pour qu’il reste assez d’oxygène pour provoquer une incandescence suffisante. Nous-mêmes commençons à suffoquer, malgré la petite taille de la fêlure. Le bruit et la chaleur sont insupportables mais il n’y a pas d’alternatives, et nous tâchons l’engi et moi d’ignorer les projections qui constellent de tâches douloureuses nos visages et nos mains. À la sueur du travail s’ajoute celle de l’angoisse : pendant que Liam est là, personne ne s’occupe des boucliers.

Le fêlure réparée, je cours vers la porte pour revenir à mon poste. La cloison pneumatique s’ouvre devant mon nez sur Chriz en train de se frotter les pattes avec une expression… De joie je crois. Il m’attrape par les épaules :
« Hin hin hin, vient voir petite humaine. »
Il me tire par la veste jusqu’au poste de pilotage et ouvre le rideau métallique sur l’infini de l’espace. À moins d’un kilomètre de nous, l’Hexaracte en flamme tourne sur lui-même en enchaînant les explosions. Chriz sautille sur place :
« Leurs boucliers j’ai tout bousillé, alors après facile de finir bouleau. Pur style mantis, pas humain de faire beau travail soigné comme ça. »

Ca l’amuse peut-être, mais je suis bien incapable d’ignorer l’absurdité et l’horreur de tout ça. Une défaillance de nos systèmes a causé la mort de plusieurs personnes, sans raisons. Je vais demander à Liam de vérifier le panneau, mais mon instinct de vieille arpenteuse du vide me dit qu’il ne trouvera rien. Il se passe quelque chose de malsain.

Foule

Nous n’avons pas oublié l’épisode de l’Hexaracte, mais il nous fallait continuer à avancer alors on a progressé de sauts en sauts vers la frontière orientale de la nébuleuse. Nous espérions tous trouver une improbable station orbitale qui aurait pu nous fournir de quoi réparer les dégâts proprement. Tout ce que nous avons trouvé, ce sont les restes flottants d’un vaisseau Zoltan pulvérisé. D’après les débris que nous avons pu récupérer, les dégâts font penser à une bombe incendiaire téléportée, une vraie horreur. Une arme de pirate en général.

Après ça… Nous étions encore moins détendu. Nous avons poussé nos scanners au maximum et diminué notre vitesse. Nous avons surveillé le bruit que nous faisions à l’intérieur ; plus de musique, des discussions murmurées, des déplacements sur la pointe des pieds… L’ambiance du Kestrel avait tout d’une tombe. Mais nous arrivons enfin bientôt près de l’extrémité. Tout sera bientôt terminé, nous pourrons quitter cette portion de la galaxie dans quelques jours.

Il y a quelques heures, un événement rarissime est arrivé. Un détecteur qu’on avait oublié, qui s’était fait tout petit depuis notre entrée dans la nébuleuse, a fait : « bip ». Alors on s’est réunis autours, incrédules, à se regarder les uns les autres. Liam l’a vérifié… Et il fonctionne normalement. Le bip était bien en train de nous dire qu’il y avait encore de la vie sur une des planètes du secteur. On a débattu en chuchotant et décidé à l’unanimité qu’il fallait aller voir, au risque de tomber dans un piège.

Le Kestrel s’est mit en orbite sans problèmes, a traversé l’atmosphère en quelques minutes et s’est posé en douceur. Chriz et Mariotte sont descendus. Pendu à mes écouteurs, j’ai suivi chaque centimètre de leur progression. A priori tout se passait sans encombres, l’atmosphère était respirable. Le paysage qui me parvenait sur les images brouillées ressemblait à un désert de sable violet sur lequel on aurait laissé tomber de monumentales gouttes d’eau. Tout y était poussière et cratères. Dans mon casque Mariotte se plaignait du vent qui avait l’air plutôt violent et Chriz de l’ennui qui le gagnait. Quant aux « impacts de gouttes », il s’agissait visiblement du résultat d’un bombardement massif. Je me demande vraiment ce qui peut avoir survécu ici…
Ça fait vingt minutes que je n’ai plus de nouvelles. J’ai observé par les caméras une pluie de sable tomber sur les deux explorateurs et les images se sont brouillées juste après. On aurait dit qu’ils se dirigeaient vers une grande colline à la forme étrange, j’imaginais presque voir la silhouette d’une immense statue enfouie sous les sables. J’attends en tambourinant sur l’écran de temps en temps, pour porter chance. J’essaye de ne pas penser à ce qui pourrait leur être arrivé, mais il faudra bien que je reparte un jour. Je sais déjà que je ne tenterai pas d’aller risquer ma vie à leur recherche. Mon vaisseau, ma mission… Ils passent avant.

Le comulink s’allume enfin ! Ils sont tout près !
« Allô ? Allô ? Chriz, Mariotte ? Vous m’entendez ?
– Brzel ! Est-chekwiak !
– Quoi ? Je comprends rien ! Il y a du sable dans le micro mon vieux !
– Vra palza ? Ramkriszchnik ?
– Heu… Frappez à la porte dès que vous arrivez ! »
Frappez à la porte… J’aurais pu trouver mieux. Je suis le pilote d’un vaisseau de trente mètres de long posé en plein désert, bourré de technologies d’exploration militaire, et je leur dis de frapper à la porte comme si j’étais une vieille grand-mère invitant ses copines pour le thé. J’espère que les nouvelles sont bonnes.

En arrivant, ils étaient trois. Quatre si on compte l’odeur ! Chriz et Mariotte semblent indifférents à la puanteur de l’humain qu’ils portent tous les deux à l’intérieur de vaisseau, mais j’ai le malheur de bénéficier d’un odorat adapté. Le bonhomme est vieux et en mauvais état. Je me demande depuis combien de temps il se terre sur cette planète morte. On le traîne jusqu’à l’infirmerie et, allongé sur un brancard, nous laissons les machines s’occuper de lui. Je veux tout savoir, je me tourne vers Mariotte:
« Je veux tout savoir. Où vous avez trouvé ça ?
– Cet humain de race illénienne était prostré dans un abri de métal isolant sauvegardant son intégrité physique malgré la létalité d’un bombardement de longue durée. Il manifeste des symptômes concordants de dysfonctionnalités physiques et mentales.
– AH ! Lui il était en train de pas croire que nous pour de vrai. Il faillit s’évanouir, mais je l’assommais d’abord !
– C’est toi qui l’a mis dans cet état ?
– Non, il déjà très abîmé avant.
– On va dire ça. Mais vous êtes sûr que c’est prudent de le ramener ?
– Il est incohérent de ne pouvoir lui porter assistance alors que nous le pouvons – et que nous avons évoqué notre besoin de main d’œuvre supplémentaire. Au vu des reliefs de son ancienne disposition physique, nous pouvons l’imaginer compétent dans un domaine. À nous de découvrir lequel.
– Au pire, nous vendre à marchands esclaves pas cher.
– Je… Vais y réfléchir. Nous en reparlerons quand il aura repris connaissance. »


La sagesse des anciens

Je les ai plantés là. C’est vrai, si on trace une ligne directe au travers des cloisons, seuls quelques mètres nous séparent ; mais là, dans la douche, je suis sûr que personne ne viendra me faire chier. Je me livre à mon occupation préférée : imaginer que je suis ailleurs. Loin de ce vaisseau exigu, de ces menaces mortelles et de mon équipage en forme de cour des miracles… Je suis dans un bain thermal, sur Athrax, seul avec mon ex-mari. L’eau est merveilleusement chaude, nous sommes entourés de sapins et les lunes rougeoyantes créent une atmosphère tamisée. Les lucioles virevoltent dans les branches basses et le murmure du ruisseau nous berce sensuellement. Nous nous enlaçons, je l’embrasse tendrement en passant ma main dans ses cheveux merveilleusement soyeux. Nous commençons à nous serrer l’un contre l’autre et – C’EST PAS VRAI QUOI ENCORE ?

« Capitaine Emilia. Il faut venir.
– Pas maintenant Liam ! Je vous ai dit de me laisser, merde !
– L’humain est réveillé. Chriz a insisté. Il a dit que je vienne vous chercher. Immédiatement.
– Mais quel connard celui-là !
– Vous savez ce que j’en pense.
– Oui, oui, désolée, je sais bien que c’est pas ta faute…
– Vous avez insisté pour le prendre à bord.
– Oui, très bien, j’aurais dû réfléchir avant de faire rentrer un mantis dans l’équipe. Je ne pensais pas que ça gâcherais aussi mes douches.
– Vous le savez, techniquement… Les mantis ont gâché la douche de la totalité de mon peuple. »

Liam a le don de me faire culpabiliser. Je sais bien que la guerre entre mantis et engis a engendré des horreurs à l’échelle galactique, mais c’est pas une raison pour me gâcher ma vie à moi que j’ai.
Je me rhabille en vitesse en insultant la cabine trop petite et l’aération en panne, puis je file à l’infirmerie. Le vieux est en train de hurler. Chriz le maintient dans ses pattes et Mariotte est en train de fouiller les tiroirs, à la recherche d’un sédatif j’imagine. Ils avaient peut-être de bonnes raisons de me presser finalement. Je me présente au vénérable :
« Capitaine Emilia, pilote de ce vaisseau. Bienvenue à bord monsieur !
– Loués soient les gardiens ! Un humain enfin ! J’étais sûr d’être tombé sur des pirates, vu la nature de vos esclaves.
– Ah-ah-ah-oui-quel-humour-vous-avez, dis-je à toute vitesse avant que Chriz ne traduise dans sa tête. Mais, non, vraiment, ces gens travaillent avec moi et sont parfaitement libres et respectables.
– Respect… Ahem oui, merci de me lâcher. Qui vous a envoyée à ma recherche ?
– Eh bien, personne mon ami.
– Mais vous êtes forcément envoyés par ma famille ou la Compagnie ?
– A vrai dire, pas du tout. Vous devez votre sauvetage au hasard. Il semblerait que vous soyez le seul être vivant à des miles-lumière à la ronde.
– Mais c’est pas possible, et les autres villes du continent où vous m’avez trouvé ?
– Vous êtes resté enfermé combien de temps environ ?
– Je ne sais pas, je me suis mis en hibernation le temps que le bombardement se termine, ça n’a pas dû être long. Vous ne répondez pas ! Les autres villes ?
– Il n’y en a plus. Il ne reste qu’un immense désert. Vous avez eu de la chance.
– DE LA CHANCE ? »
Aïe, c’était bête de dire ça. Le voilà qui nous fait une véritable crise de panique. Il vocifère et Mariotte lui injecte le calmant avant qu’il ne casse quelque chose ou que Chriz ne le casse, lui. Mais qu’es-ce qu’on va en faire ?

Les tremblements du vieux se calment au fur et à mesure que la drogue prends le dessus. Et pendant qu’il s’endort mon imagination épuisée m’assaillit de mirages ; comme cette silhouette blanche dans le miroir au-dessus du brancard médical. Je serre les dents, j’ai une longue veille devant moi, avec toutes les manœuvres à faire pour se remettre en orbite et reprendre la route. Et on va enfin pouvoir faire le saut qui nous sortira de la nébuleuse.

Cinq heures plus tard, je craque… Je pleure un peu, je supplie l’ordinateur de bord et je fais une prière à personne en particulier. Mais même ça ne suffit pas à valider le calcul du saut. Je ne comprends pas, d’habitude cette manœuvre est une simple formalité, mais aujourd’hui impossible d’aller au bout ! Le programme se lance, tout se passe bien pendant quinze minutes et au moment où il est censé me demander de lancer le saut l’écran s’illumine et -VOILA, UNE FOIS DE PLUS !-, ça repart à zéro. Ça n’était jamais arrivé et là ça fait huit fois de suite. J’enrage mais il va falloir faire demi-tour en espérant trouver un satellite de maintenance, parce qu’en attendant, nous sommes bloqués ici.

Surprise partie

Ce destroyer est énorme. Difficile au spectacle de cette débauche de sauvagerie métallique d’échapper à la vision mythologique d’un léviathan prêt à déverser sur nous la colère opportune de brutes révolutionnaires. Un vaisseau rebelle, quoi. J’espérais qu’on leur échapperait, mais j’ai été plus qu’optimiste, presque naïve. À force de traîner c’était évident, les rebelles allaient nous tomber dessus. Si seulement on avait pu sortir du secteur, nous serions loin à l’heure qu’il est !

Impossible de communiquer avec eux, nous recevons un simple message d’insulte de la part d’un malotru qui nous traites de « pustules de la fédération », sans même se présenter. Inutile d’espérer l’emporter contre un monstre pareil, notre salut repose sur nos boucliers et le calcul de la trajectoire de fuite. Ces salopards rentrent dans le vif du sujet avec une vague d’attaques ioniques qui désactivent aussitôt nos propulseurs et nos équipements médicaux ; un missile nous manque de peu et je prie pour que Liam soit en forme aux boucliers. Le log de combat enregistre l’absorption de nos lasers par leurs protections, je ne suis même pas sûr qu’ils s’en soient aperçu. Si une nouvelle bizarrerie technique nous bloque la fuite, cette fois-ci nous sommes morts.

Les infâmes ! Ça devait être trop long pour eux, le hurlement si particulier des sirènes d’intrusion est sans équivoque : c’est un abordage ! Des salopards ont été téléportés dans le Kestrel pour s’en prendre directement à nous et casser tout ce qu’ils peuvent au passage, c’est le cauchemar de tout capitaine. Je n’ai qu’une matraque pour aller à leur rencontre, mais ça suffira à leur exprimer mon opinion.

Je déboule en trombe dans la salle de vidéosurveillance mais fait aussitôt un bon en arrière, ils sont là ! Ils sont deux et pointent sur moi leurs pistolets, ça va chauffer. Je me précipite au travers du couloir de contrôle des sas, les deux intrus sur les talons. Le Kestrel subit une violente secousse qui me jette à terre et les néons virent au rouge, signe d’une fuite dans la coque. Tout à ma survie immédiate, je traverse le couloir des générateurs du bouclier et m’apprête à passer dans la coursive centrale, mais le symbole de flamme bleue à côté de la porte me glace sur place. Derrière ce panneau, c’est l’incendie et l’asphyxie. Je me jette derrière un bidon d’eau au moment où les rebelles entrent dans la pièce en faisant feu sur tout ce qui bouge. Je préfère rester me battre que tenter ma chance dans la pièce en flammes qui se vide de son air.

J’ai pu éviter les premières balles, de justesse, mais je n’ai rien pour riposter. Je pense qu’ils m’imaginent armé sinon ils auraient déjà chargé. Je scrute fiévreusement le bric-à-brac autour de moi à la recherche d’un objet utile, si j’arrivais à ramper jusqu’à l’infirmerie, je pourrais attraper une scie ou un scalpel… Mais les envahisseurs me cribleront de balles si je sors de ma cachette.

Un bruit strident jaillit de l’infirmerie et brise le charme de notre petit drame ; un homme hurle dans la pièce à côté ! La porte s’ouvre brutalement et le vieux réfugié en sort, les mains plaquées sur la tête, en criant :
« Non ! Non ! Non ! Je ne t’écoute pas ! Tu n’es pas vrai, tu n’es pas vrai ! »
Il court directement vers le sas et ses alertes incendies, suivi par une étrange brume blanche. Toujours ce brouillard blanc ! Les agresseurs semblent choqués de la scène mais recommencent très vite à tirer dans ma direction. Aplatie sur le sol, j’ai une pensée pour le vieux fou, si je m’en sors je jure d’essayer d’en apprendre plus sur sa vie. Je jette un coup d’œil vers la porte. Il l’a actionnée dans un appel d’air brûlant, a-t-il survécu ? Une balle fait exploser un bocal de limaille de fer juste à ma droite, mais je ne quitte pourtant pas le voyant des yeux. Il vient de passer au vert, quelqu’un va ouvrir le panneau en mode manuel, de l’autre côté ! Est-ce le vieux qui revient ?
Le plaque d’acier coulisse en dessinant la silhouette cauchemardesque d’une mante-religieuse anthropoïde sur fond aveuglant de flammes et de cendres carboniques, visant de ses quatre bras les intrus sur lesquels pleuvent un déluge de balles. C’est Chriz ! Bon appétit les rebelles, spécialité mantis !

Leur compte est vite réglé, et bien que nous soyons blessés tous les deux, nous sommes bien vivants. J’ai retrouvé mes moniteurs et le calcul de fuite peut reprendre. Catastrophe ! Pitié, pas maintenant ! Encore la lueur blanche, le calcul se bloque à 99 %, nous sommes tous morts…
La porte s’ouvre sur le vieil homme. Il fonce droit sur la console sans que j’ai l’idée de l’en empêcher, et me fige sur place en parlant à mes ordinateurs de bord :
« D’accord je leur dirai ! Débloque les systèmes où nous sommes foutus ! Je te promets que je vais leur expliquer ! »
J’amorce une question mais mon cœur bondit : le calcul vient de se terminer. Je pousse la manette en tournant le levier de blocage du saut, et, plaqués dans le fond de nos sièges, nous laissons derrière nous le destroyer rebelle et sa promesse funeste.

Clandestin

« Hantés ? Vous êtes malade !
– Je sais, je sais. Je n’ai pas voulu y croire non plus. Mais le spectre m’a bassiné pendant TROIS heures. J’ai fini par comprendre qu’il était bien réel quand il a renversé le bocal de… Enfin c’était très sale. Et très perturbant.
– Le halo blanc, c’est lui alors ?
– On dirait.
– Il perturbe volontairement nos systèmes ?
– Oui.
– Il nous empêche de quitter le secteur ?
– Exact.
– …pourquoi ?
– Il… Si j’ai bien compris, il veut rentrer chez lui.
– Mais il est mort !
– Je sais, mais il veut rentrer quand même. »
Je suis contente d’être seule avec lui, j’ai prétexté une urgence pendant que les autres terminent de réparer. Cette histoire n’a aucun sens, mais je préfère cette explication à celle d’une défaillance matérielle ; un fantôme, c’est moins cher à réparer. Enfin j’espère.
« Pourquoi il ne nous parle pas à nous ?
– Il m’a dit qu’il n’avait pas confiance. Il vous trouve bizarre. En plus c’est un compatriote, il faisait partie de la Compagnie lui aussi.
– Il est avec nous en ce moment ?
– Je pense qu’il suit votre ingénieur, il a l’air fasciné par l’engi. C’est la première fois qu’il en voit un je crois.
– Nous n’avons pas le choix… J’ai dans l’idée qu’il sera plus facile de trouver sa planète plutôt qu’un exorciste. »

Nous nous rendons au poste de pilotage avec le vieux et je demande à Liam de nous rejoindre. Il arrive en jetant des coups d’œils nerveux autour de lui. Je suis sûr que l’esprit lui a fait passer un mauvais moment ; il a l’air oppressé, je préfère le rassurer tout de suite :
« Ne vous inquiétez pas mon ami, c’est un fantôme qui vous poursuit.
– Évidement, c’est Erik.
– Que… Comment ?
– Oui, il est avec nous depuis plusieurs semaines.
– Pourquoi… Vous pouvez me parler des fois vous savez !
– Mais vous ne m’avez rien demandé capitaine.
– Pourquoi êtes-vous agité alors si vous savez tout ?
– Erik semble particulièrement anxieux aujourd’hui, j’ai peur qu’il nous joue un de ses fameux tours.
– Anxieux ? C’est moi qui deviens anxieuse là ! Montre-toi immédiatement clandestin décrépit ! hurlais-je au fantôme invisible. »

Liam et le vieux échangent un regard lourd de sens. Ce dernier pose une main sur mon épaule, la mine compatissante :
« Navré capitaine, mais Erik dit que vous êtes trop impolie pour qu’il ait envie de vous parler. »
J’en reste bouche bée. Trop impolie ! Cette chose morte a failli nous tuer plusieurs fois et me voilà critiquée pour une histoire d’étiquette. J’entends avec stupéfaction Liam prendre la parole de lui-même :
« Il faut le comprendre capitaine Emilia. Chez lui, il venait de se marier. Le lendemain de la cérémonie, les vaisseaux ont envahi le ciel, si grands et si nombreux qu’ils ont caché le soleil, rependant la nuit sur son monde. Il a perdu sa femme, sa ville, sa planète. Il a même perdu sa vie. Tout ce qui lui reste, c’est l’espoir de revenir chez lui. Je comprends bien cet humain. »
Moi aussi je le comprends, évidemment. Nous tous dans le Kestrel avons vécu quelque chose du même ordre. Nous avons vu des apocalypses engloutir des galaxies entières en un seul jour et des guerres absurdes causer des milliards de morts. La Fédération n’aurait pas confié une mission aussi dangereuse à des gens avec quelque chose à perdre. Je commence donc à calculer en silence la trajectoire vers la planète du revenant, suivant les brèves indications que me donnent Liam et le vieil homme. Puissions-nous retrouver une vie normale après cette escale ; faite de poursuivants innombrables, de périls mortels au cœur de champs d’astéroïdes, de croisières vers le néant. Finalement, ça ressemble déjà à la vie normale.

Epilogue

La douceur de l’atterrissage donnait au sol d’obsidienne un visage plus dur encore. Poli par endroits par de puissants bombardements, il avait quand même l’air d’avoir été chiffonné, mâché, recraché et déchiqueté ensuite en de tout petites arrêtes de roche et de métal. Une pluie de cendres bleues se déposaient doucement jusqu’à l’horizon, sans atténuer d’un iota les angles du carnage. Nous remerciions silencieusement nos combinaisons de nous en protéger.

Nous sommes sortis tous les cinq, indécis, sans un mot. Le vieil homme a laissé le sas ouvert derrière lui et, après avoir jeté un œil au paysage, a fait un signe de la main à quelque chose à l’intérieur. Nous l’avons tous vu : une silhouette blanche, de taille et de forme humaine.

Nous avons regardé la forme brumeuse d’Erik tituber sous la cendre. Un pas chancelant après l’autre, vers l’horizon, lentement. Nous avons senti chaque pas comme si nous le faisions nous-mêmes. Finalement, après avoir escaladé un monticule de plus, il a disparu. Nous avons attendu de le voir apparaître de l’autre côté, mais en vain. Je laissais les autres rentrer avant moi dans le Kestrel, je me retournai une derrière fois et agitait vaguement la main :
« Au revoir, Erik ».

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