L’agonie du Lag

Un nouveau petit texte, pour participer à un atelier sur Ipagination.

Je l’aime beaucoup car il est radicalement différent de ce que je fais d »habitude.
L’histoire d »une facture numérique entre deux mondes.

L’écran 26 pouces dalle brillante devint noir.
Les ténèbres emportaient d’un seul coup collines de laves, ciels de sang, armures rouillées et herbes roussies. Ainsi qu’un inventaire conséquent rempli d’objets de quête témoignant des harassantes dernières six heures.
Dans son casque dolby bluetooth, les ténèbres aussi. Avalées par l’abîme : les voix excitées et enthousiastes des gens qui partageaient depuis trois ans les plus forts moments de sa vie.
Benoît avait l’impression que ses yeux et ses oreilles étaient devenus inutiles, et pire, que son cœur s’était arrêté. Il ne comprenait pas cet écran vide ni ce silence, ni ces couleurs brunâtres de la pièce aux murs de bois. Il avait l’impression qu’on venait de l’emprisonner, de lui stériliser l’âme ! Il se mit à hurler.

Papy Paul descendit les escaliers du chalet en courant. Il était arrivé quelque chose à Benoît ! Ses vieilles jambes tremblaient un peu plus à chaque marche vers le sous-sol, et pourtant elles en avaient vu ! L’idée que son seul petit fils puisse souffrir lui était intolérable, et il chassait de la main sans s’en rendre compte les idées noires et les images dures qui lui venaient à l’esprit. Il ouvrit brusquement la porte en chêne et des odeurs rances s’échappèrent en volutes de mauvaise augure. La pièce était sombre et il lui fallut quelques secondes de recherche fébrile pour localiser Benoît, recroquevillé sur sa chaise, en pleurs.

– Quoi mon pichonet ? T’es blessé, dis ?
Benoît se retourna lentement, son jeune visage couvert de larmes adouci par quelques rondeurs rescapées de l’enfance.
– Papy… C’est horrible… Mon watercooling a lâché et mon quad-core sent le cramé… Pile à la fin de l’instance ! On l’avait quasiment tombé, plus qu’un k-dps et : boom ! c’était l’Epic Win !

C’était devenu difficile pour monsieur Paul de suivre la conversation de Benoît ces derniers temps. Mais il se l’était juré : pas question d’être un vieux radoteur comme ses amis qui ne faisaient que se plaindre de l’argot écervelé des jeunes d’aujourd’hui. Il s’était montré courageux et avait retroussé ses manches comme il faisait toujours ; à coups de livres et de reportages sur la jeunesse, il avait gravi la montagne inter générationnelle et se sentait parfaitement prêt pour un moment comme celui-ci :

– C’est une amorette qui t’fait langui, hein ? Une droletta qui t’as brisé ton jeune côr ?

Benoît adorait son papy. C’était le plus gentil et le plus courageux des hommes, mais il était devenu difficile de lui parler ces temps-ci. Il se l’était promis : pas question d’être faussement rebelle comme ses camarades de lycée qui accusaient leurs grands parents d’êtres fermés à tout ce qui datait d’après la guerre. À force de patience et d’écoute, il était sur de pouvoir expliquer à Papy Paul tout ce qu’il voulait :

– Mais non grand-papa c’est pas une histoire de fille… C’est qu’on a l’habitude avec mes amis en ligne de la guilde de faire un raid tous les vendredis. Là en plus c’était un tiers quatre du nouveau patch, mais ma machine a d’abord laggé puis POUF, plus rien, rien du tout.
– J’comprene. Ben complicat ton affaire. T’avais bsoin » de monnaie que t’empruntar à des escarrants, et y sont après te d’mander de laironer pour eux ?
– Heu… Je crois pas qu’ils veuillent que je g-quit… Mais ils vont être déçus quand même !
– Vaille ou vaille, si t’es en problèm, ieu l’bras encore ben solide, ieu !
– Quoi ? Si tu parles stats, elles vont pas baisser pour une simple déco quand même !

Cette dernière remarque acheva de faire lâcher prise à Paul, qui se mit à attendre désespérément un complément d’information pour s’y retrouver.
Benoît sentait bien qu’il pataugeait, et s’efforçait de formuler la façon parfaite d’expliquer la situation à quelqu’un qui n’était pas sur de la différence entre « autoroute » et « internet ».
Après s’être regardés pendant une minute dans le silence le plus complet, l’œil rond, ils éclatèrent de rire.
Sans un mot, ils se prirent l’un l’autre dans les bras, dans une étreinte brève mais chaleureuse.
C’était plus simple comme ça, finalement.

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