Histoire de neige

Un nouveau petit texte, encore pour participer à un atelier sur Ipagination.

 

Ce n’était pas drôle. La chute ne déclencha que de vagues ricanements exhalés entre des dents serrées et Sir William se sentit honteux d’avoir osé plaisanter. La chape de plomb couvrant le cœur des explorateurs s’en trouva alourdie et l’espace entre les trois occupants de l’ascenseur, pourtant minuscule, grandit alors qu’ils s’emmitouflaient dans leur gène. Les grincements de câble, les plaintes du métal, les crissements de la roche furent les seuls à converser pendant l’heure d’ascension restante.

Après une éternité, enfin, on ne put se méprendre sur le soulagement filtrant de la déclaration tant attendue de Lady Crey :

« Nous arrivons. Déverrouillez les bouteilles, ajustez vos masques, sortez vos appareils. »

 

Maladroitement, des tuyaux furent fixés à des masques aux nez pointus, qui furent noués à des épaulettes, elles-mêmes bouclées à des ceintures, qui, cloutées à des sangles, reliaient un improbable lacis de cordons enserrant de longs manteaux élimés et noirs de suie. Trois gros rats, aurait-on dit. L’agitation fit voleter un nuage de particules de rouille, enténébrant toute la cabine…

Qui se stabilisa enfin.

Sir William laissa échapper une nouvelle plaisanterie douteuse, mais il avait heureusement déjà ajusté son masque alors personne ne la comprit. Lady Crey lui jeta un regard nauséeux, et lui désigna ses oreilles masquées. En langue des signes, elle commença à leur rappeler les impératifs de cette excursion : pas de dispersions, sous peine de mort. On ne ramasse pas d’objet inconnu, sous peine de mort. On n’enlève jamais son masque. Sous peine de mort. Si on aperçoit une lueur flottante, on fuit, sans poser de questions.

Sir William voulut justement poser une question, mais le mouvement de ses mains passa inaperçu, car les portes capturaient tous les regards après avoir émit un bruit de piston retentissant.

L’éclat du jour, lentement, inonda le réduis et noya les hommes-rats dans une blancheur migraineuse.

 

Charly fut le premier à se précipiter dehors. Benjamin du trio, il avait attendu cette rencontre avec la surface pendant plus de quinze ans ; il brûlait de participer aux légendes sur le monde extérieur et il voulait voir de lui-même tout ce qu’on lui avait décrit. Saturer sa mémoire de ce moment, se l’imprimer dans l’âme ! Mais il s’arrêta après trois pas, et se mit à pleurer… C’était tellement beau !

Le paysage était d’un gris bleuté, sa surface irisée scintillant parfois de reflets multicolores. Une neige brillante flottait en suspension dans le décor figé et de nombreuses silhouettes de bâtiments s’élançaient vers le ciel, à l’assaut de la monotonie argentée.

Une main lui tapa sur l’épaule et Charly se retourna vers Sir William, qui semblait sourire malgré son museau. Même son message gestuel avait un petit côté goguenard :

« Pas si pourri l’ancien monde, qu’en dites-vous ? »

– Je dis qu’il va être dur de redescendre ! répondit Charly du tac-au-tac.

– Messieurs ! Restez vigilants ! leur intima Lady Crey en s’immisçant dans la conversion. Ce n’est pas la récréation ! On ne comprend pas ce monde. Les vieilles histoires n’expliquent ni les disparitions, ni les accidents, alors : sur vos gardes maintenant ! »

Elle les fit synchroniser leurs montres, leur assigna à tous les deux une direction et un rendez-vous fut prit ; dans trois heures, quoi qu’il arrive, il fallait qu’ils se retrouvent ici.

 

D’un pas léger et enthousiaste, Charly s’élança à l’exploration de la zone qu’on lui avait assigné : un boyau étroit entre deux rangées de bâtiments à moitié effondrés. Engoncées dans le silence, ses oreilles se mirent à bourdonner. Il se surprit à essayer de marcher plus lourdement. À se frapper les cuisses en rythme. À se parler à lui-même. Après seulement vingt minutes, tout était bon pour rompre le silence absolu. L’émerveillement retombait lentement mais sûrement et Charly commença à s’agacer de cette uniformité. Sans rien à voir ni rien à entendre, il avait l’impression de penser trop fort. Des souvenirs désagréables lui revinrent, une ritournelle stupide se mit à tourner en boucle dans sa tête et il avait un goût bizarre dans la bouche. Il sentait enfler sa déception de n’avoir rien trouvé et se sentait honteux d’avance de n’avoir rien à raconter à son retour, quand il l’aperçu. Une petite forme. Sur la colline. Juste là, après la fin de la ligne des bâtiments. Il en était sur, sa couleur n’était pas celle de la neige bizarre. Il se précipita sans regarder où il mettait les pieds et arriva essoufflé sur la petite colline, sa respiration emplissant le masque d’un vacarme rauque et désagréable. La petite silhouette était en fait une statue de pierre d’un blanc immaculé. Plus étrange encore, une fine mousse la recouvrait par endroits et Charly était stupéfait de voir là une couleur qu’il pensait disparue à jamais : vert. La statue représentait un personnage aux traits ronds et enjoués, donc les yeux malicieux semblaient se réjouir du moindre de ses mouvements. Charly remarqua une autre petite figure moussue, cette fois une jeune femme en pleurs. Puis une autre sculpture, d’un enfant. Stupéfait, il réalisa que les figures se suivaient aussi loin que portait le regard, de collines en vallées. Il continua à courir de l’une à l’autre, frappé par la diversité des personnages et leur incroyable préservation. Il était en train de détailler un vieil homme voûté dont la barbe était couverte de mousse quand il fut saisi d’un spasme de panique. Où était-il ? Charly ne reconnaissait pas l’endroit, et la neige inerte avait recouvert les traces de ses pas. Il s’assit, désemparé. Le silence étrangleur l’empoigna à nouveau.

Une voix sous son masque le fit bondir.

« Je m’appelais Emma. Où est ma famille ? »

Poussant un hurlement à lui briser les cordes vocales, Charly trébucha en s’éloignant à reculons de la statue sur laquelle il était appuyé : une femme au visage rêveur. Sa main tomba sur la sculpture du vieil homme et une nouvelle voix se mêla à l’autre :

« …quarante ans en tout. Le travail, le devoir, et la mort. La trahison. Où sont mes rêves ? »

Pleurant de peur, Charly commença à courir au hasard, heurtant des personnages de pierre par dizaines dans sa course. Et par dizaines, des voix résonnaient sous son masque :

« Je croyais être quelqu’un de bien.

– Je voulais juste être heureux !

– Pourquoi ça doit finir comme ça ? »

Le volume enflait avec le nombre, et ce qui n’était au départ qu’une cacophonie de murmures se transforma en maelstrom de hurlements :

« J’AI TELLEMENT MAL !

– J’AI EU TELLEMENT TORT ! »

Incapable de raisonner encore, Charly arracha son masque et le jeta aussi loin que possible. Sa gorge se tapissa aussitôt d’une saveur chimique révoltante et il crut entendre ses poumons geler. La neige, attentionnée, l’ensevelit avec douceur.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *